Les billets comme ceux de Kadosh, le post-sionisme, les départs pour Berlin, me semblent appartenir à cette déconstruction nécessaire de l’ethos israélien qui permettra bientôt à le société israélienne de refleurir de plus belle.

La lecture du billet de Jonathan Kadosh a suscité en moi des pensées mitigées, tout comme la alyah grandissante de France.

Durant une bonne partie de mon adolescence, j’ai dû justifier mon sionisme face à la communauté juive religieuse asioniste (voir antisioniste) dans laquelle j’ai grandi en France.

Paradoxalement, ces dernières années je me retrouve à nouveau obligé de justifier mon sionisme, mais cette fois face aux juifs français très (trop ?) sionistes affluant petit à petit en Israël. Aujourd’hui, je ressens encore une fois le devoir de prendre la plume pour proposer aux juifs francophones une option sioniste différente.

Ce billet n’est pas une réponse à celui de Kadosh. Comme lui, j’éprouve bien peu d’affection pour ce sionisme qu’il critique, mais contrairement à lui je vois dans le sionisme une réussite certaine. Réussite parfois accompagnée d’erreurs, voire de fautes ; mais avant tout, réussite inachevée dont le destin reste entre nos mains.

L’erreur de Kadosh est justement de confiner le sionisme à la vision qu’il critique : celle du sionisme nationaliste, voir messianique, comme but ultime.

Que se passerait-il si le sionisme réussissait ? Que se passe-t-il lorsqu’un messie tant espéré arrive enfin ?

Le philosophe allemand Hermann Cohen (1842-1918) avait déjà résumé brillamment le constat que porte Kadosh et une partie des Israéliens post-sionistes. Dans son livre La religion de la raison à partir des sources du judaïsme il exprimait l’idée selon laquelle le sionisme serait une forme ratée de messianisme.

En effet, disait Cohen, le propre du messianisme est d’être une utopie inatteignable, un idéal qui pousse l’humain à s’améliorer constamment. Or c’est justement l’aspect pratique du sionisme qui effrayait Cohen. Que se passerait-il si le sionisme réussissait ? Que se passe-t-il lorsqu’un messie tant espéré arrive enfin ?

Nous voilà arrivés à l’époque qu’avait fantasmé Herzl depuis les tréfonds de l’Europe ; l’époque pour laquelle sont morts les combattants de Tel Hai et ceux du Gush Etzion ; l’époque de l’après-kibboutz ; celle de l’Etat d’Israël, certes en conflit permanent, mais indépendant, fort et réunissant en son sein près de la moitié du peuple juif. Et voilà qu’apparaît brutalement la terrible réalité qui pousse des dizaines de milliers d’Israéliens à quitter le pays pour Berlin : l’Etat d’Israël est bel et bien là mais nous ne savons même plus pourquoi.

La jeune génération verse de moins en moins de larmes à Yad Vashem, les récits de la guerre des Six jours ne l’émeuvent plus et elle baille pathétiquement dans les musées à la gloire des premiers pionniers.
Une partie de la jeunesse bourgeoise s’expatrie à Berlin, capitale de l’intellectualisme juif du 19e siècle jusqu’à la Shoah.

La Berlin d’avant l’État d’Israël semblait justement posséder tout ce qu’il manque à l’État juif : une culture laïque et juive abondante, des philosophes, des scientifiques et des artistes, tous juifs et tous reconnus internationalement pour leurs talents.

Un penseur juif profondément sioniste, figure de proue du 20e siècle, avait déjà prophétisé la fin du nationalisme juif.

Ironiquement, son nom est aujourd’hui souvent associé au sionisme ultra-nationaliste d’une partie de la droite israélienne ainsi qu’au mouvement des colonies. Voici ce qu’écrit le Rav A. I. Kook, premier grand rabbin de la terre d’Israël, qui influa largement le sionisme
religieux :

« Dans la figure du messie fils de Joseph (associé, dans la mystique du Rav Kook, au sionisme NDLR) s’exprime l’aspect nationaliste du peuple d’Israël. Cependant, le but final n’est pas uniquement l’unification nationale mais l’espoir d’unifier tous les êtres humains en une seule famille […].

Pour que l’humanité puisse passer du nationalisme à l’universalisme, une sorte de destruction des choses enracinées dans l’étroitesse du nationalisme s’imposera, car celui-ci s’accompagne d’un excès d’amour particulariste. C’est pourquoi, le Messie fils de Joseph devra mourir et laisser place à la vraie royauté du Messie fils de David« . (Orot, p. 160).

À travers le vocabulaire emprunté à la mystique juive, le Rav Kook exprime une idée tout à fait post-moderne : la première moitié du 20e siècle, âge d’or du nationalisme, ne perdurera pas éternellement.

Arrivera alors l’époque de la déconstruction, celle de la nouvelle génération critique, rejetant le particularisme des pères fondateurs et ses dérives.

Cette déconstruction, soutient le Rav Kook, permettra la reconstruction d’une humanité unie et post-nationaliste identifiée avec l’époque messianique.

Je laisse chacun adhérer ou non à la conclusion théologico-mystique du Grand Rabbin, pour revenir au sujet du sionisme. Rav Kook, l’un des grands penseurs sionistes du 20 siècle, souvent considéré comme le père du sionisme messianique que critique virulement Kadosh, identifie justement la fin du sionisme nationaliste à sa réussite.

Disons-le dans des mots plus simples : on peut être sioniste de toutes les fibres de son âme et penser que le sionisme n’est qu’une étape, un moyen.

Disons-le dans des mots plus simples : on peut être sioniste de toutes les fibres de son âme et penser que le sionisme n’est qu’une étape, un moyen. Ou pour répondre aux craintes d’Hermann Cohen je dirai que le sionisme n’est qu’un moyen vers un but infiniment plus grand et de toute évidence inatteignable.

Le sionisme n’est pas un messianisme, tout au plus un messie passager, apportant sa délivrance ponctuelle sur la terre pour nous permettre de franchir la prochaine étape.

Le sionisme est-il terminé ?

Le sionisme est-il terminé ? Voilà une question qui mériterait d’être posée plus souvent. Car oui, le sionisme devra bien se terminer un jour. Le sionisme ne peut et ne veut pas être un mouvement politique éternel, il laisse les fantasmes des « empires de 1 000 ans » à ses vieux ennemis historiques.

Le sionisme vient simplement réparer la terrible injustice faite au peuple juif durant 2000 ans en lui restaurant son indépendance politique, cultuelle et culturelle.

Personnellement, je ne crois pas que le sionisme soit terminé, pour des raisons que je ne développerai pas ici. Mais je crois qu’un jour le sionisme se terminera et que ce sera là sa réussite.

Les billets comme ceux de Kadosh, le post-sionisme, les départs pour Berlin, me semblent appartenir à cette déconstruction nécessaire de l’ethos israélien qui permettra bientôt à le société israélienne de refleurir de plus belle.

La déconstruction des valeurs de l’ancien temps est une étape essentielle pour une société. Elle nous offrira le recul nécessaire à une future avancée qui se basera sur les nombreux acquis du sionisme et nous aménera peu à peu vers une nouvelle ère pour le peuple juif.

Cette étape apportera sa nouvelle pierre à l’édifice du judaïsme et de l’humanité, mais elle ne sera possible que grâce à tout ce que nous a donné et nous donne encore le sionisme.