Pour peu que l’on sache lire entre les lignes, on peut trouver dans le Livre d’Esther de très intéressantes leçons de géopolitique dont l’actualité, aujourd’hui en 2017, reste entière.

Les motivations d’Amman

L’histoire, on le sait, est centrée autour du funeste projet d’un conseiller du Roi, Amman.  Arrêtons-nous un instant sur les intentions politiques du personnage -qui ne pouvaient pas ne pas exister, mais que le Texte ne mentionne pas explicitement.

L’homme exprima une hostilité solide face aux Judéens exilés dans l’Empire -terme plus historiquement exact que « Juifs ».  Il y eut, également, l’appât du gain qui ne put pas avoir été absent de son calcul. Mais, ce qui est surprenant c’est la faiblesse de l’argument qu’il développa devant le Roi.

Prendre comme prétexte que les Judéens ont des coutumes « étranges » et qu’ils ne font pas comme « tout le monde » parait surprenant dans un Empire qui s’étend sur un territoire immense et qui regroupe plus de cent ethnies, qui nécessairement ont aussi des coutumes fort différentes les unes des autres.

L’Empire des Perses et des Mèdes, de surcroît, était connu pour sa tolérance religieuse : le Texte en donne la preuve puisque, apparemment, on ne demanda pas son origine ethnique à la candidate qui aspirait à devenir la première dame du pays.

Autre chose était donc en jeu dans le marché avec le Roi.

Judée et Empire perse

La compréhension de l’argument d’Amman gagne à être replacée dans le contexte géopolitique du moment.

Car il s’agissait là, dans ce marché, de Judéens, c’est-à-dire d’une population dont les pères  avaient été des immigrés dans l’Empire et qui, on le savait, restait fondamentalement attachée à sa terre d’origine, la Judée.

Pour Amman, s’attaquer aux Judéens, c’était donc s’attaquer à ceux qui, au sein de l’Empire, soutenaient l’aventure du Retour commencée par Zorobabel quand Cyrus -le lointain prédécesseur d’Assuérus- avait autorisé la reconstruction du Temple. La chaîne royale qui menait de Cyrus à Assuérus en passant Darius le Grand avait été claire sur le sujet: on devait aider les Judéens en Judée. Amman, lui, ne le voulait pas.

Au moment où l’histoire eut lieu le Temple avait été déjà complètement reconstruit, mais les luttes des Séjournants -ceux venus de Babylonie- contre les populations locales continuaient encore. On avait besoin de la diaspora de Perse.

De son côté, l’Empire avait un intérêt stratégique vital à soutenir la jeune implantation judéenne et son Temple désormais reconstruit. Pour comprendre cela, il suffit de se placer, par la pensée, à Suse et de regarder vers l’Ouest.  On y voit, à gauche, l’Egypte et à droite la moderne Turquie.

L’Egypte, elle, avait été l’enfer d’un des prédécesseurs récents d’Assuérus -Cambyse- qui n’avait pas réussi à vraiment mater ce pays rebelle et stratégiquement difficile à dominer. De l’autre côté, vers la Turquie moderne, on voyait arriver les troupes des jeunes villes grecques agressives, établies en Ionie et menaçant l’Empire depuis déjà un siècle.

Le cauchemar absolu de tout Roi de l’Empire était donc, sans aucun doute, que ces deux forces se rejoignent et fassent alliance contre lui ; c’est d’ailleurs ce qui sa passa, près d’un siècle après Esther, avec Alexandre le Grand – qui arriva à vaincre l’Empire en passant par la Judée et pour conquérir l’Egypte. Pour l’instant, et depuis Darius le Grand, les deux forces étaient disjointes et séparées par un verrou : le « couloir » judéen.

Amman contre l’Empire

Armé de cette analyse, nous pouvons comprendre l’intention politique d’Amman.

En s’attaquant aux Judéens exilés dans l’Empire, Amman prenait partie sur la politique étrangère de l’Empire. Il se mettait du côté de ceux -égyptiens et grecs- qui ne voulaient pas voir l’Empire invulnérable dominer ses voisins.

Sa position était d’ailleurs cohérente avec son origine ethnique même, telle que le Texte même le dit : étant « Aggagi » il était nécessairement de là-bas, des peuples ou peuplades qui, aux confins de la Judée, travaillaient pour une alliance militaire avec l’Egypte, contre la Judée -et l’Empire.

Devant le Roi, Amman devait soutenir -comme il est coutume dans ces circonstances- une « coopération » avec l’Egypte plutôt qu’une vraie domination et une « négociation » avec les Grecs plutôt qu’une riposte militaire -toutes choses que le tampon judéen empêchait.

La stratégie du Roi

Assuérus, quant à lui, avait évidemment son opinion sur la question. Venue de Racine, l’image d’un Roi stupide et benêt ne correspond pas à ce que la logique du Texte et l’histoire commandent.

En fait, Assuérus – on dit que ce fut Xerxès le grand, mais le raisonnement ne dépend pas de cette hypothèse – ne pouvait pas ne pas comprendre ce que tous ces prédécesseurs sauf un (Cambise) avaient compris : du sort de la petite Judée dépendait, en grande partie, celui de l’Empire.

Même si on écartait la possibilité d’une rencontre entre Egyptiens et Grecs, il était de l’intérêt de tout chef militaire perse de disposer d’une entrée militaire facile en Egypte, une des provinces de l’Empire. Et un centre judéen fort et allié offrait des possibilités de point d’appui et de ravitaillement pour les troupes en marche vers l’Egypte.

On doit inférer de cela qu’Assuérus n’accepta le marché d’Amman que forcé et contraint. Dans un Empire composite, il dépendait des grands notables locaux qui pouvaient à tout instant fomenter des révoltes auxquelles il n’aurait pas eu la possibilité de répondre.

Assuérus dut donc céder très vite à Amman, tout en sachant que ce qui allait avoir lieu allait contre les intérêts vitaux de l’Empire. En bon politique, il lui fallait attendre le moment propice pour tenter de renverser le cours des choses mené par Amman -et parier que ce moment n’arriverait pas trop tard.

Première mouvement tactique

L’épisode de la récompense donnée à Mardochée par le Roi au travers d’une humiliation d’Amman fut le premier mouvement tactique d’Assuérus pour opérer ce renversement.

De fait, le dialogue entre le Roi et Amman, tel que rapporté par le Texte, a toutes les apparences d’un piège machiavélique tendu par le Roi à son interlocuteur, piège qui n’aurait pas eu lieu d’être si le Roi avait été naïf et benêt.

Le Roi savait les intentions d’Amman vis-à-vis des Judéens et, néanmoins, il lui ordonnait d’aller quérir Mardochée. Le camouflet était infligé sans même que le Roi n’intervienne puisque c’est au nom d’un principe logique admis par Amman lui-même – la récompense doit être à la mesure du service rendu – qu’Amman fut humilié; en fait, Assuérus fit en sorte qu’Amman s’humilie lui-même.

L’interprétation politique de la suite du Texte peut être laissée à l’appréciation de chacun. Mais on peut logiquement supputer que le Roi attendit un autre trébuchement de son Conseiller. L’occasion ne se présenta pas quand Esther avoua ses origines : pour émouvante qu’elle apparût, la menace qui pesait sur la Reine n’avait aucun poids face au pacte solide conclu avec Amman.

Il lui fallut attendre la vraie faute. Celle-ci arriva peu après et la décision du Roi fut immédiate. Le Roi avait gagné son pari -et la Judée allait continuer d’être soutenue par la diaspora perse et de rester, pour près d’un siècle, le verrou de l’Empire.

Lloyd George et Assuérus

Près de 23 siècles plus tard, Lloyd George, en pleine première guerre mondiale, regarda la même carte -mais à partir de l’Angleterre.

A gauche, c’était l’Empire ottoman, à droite l’Egypte et la péninsule arabique. Au milieu, le verrou judéen. Contrôler ce verrou, c’était s’assurer, à la fois, qu’on protègerait l’Egypte (où l’Angleterre était déjà) et surtout la péninsule -et qu’on empêcherait les Ottomans de marcher vers le Sud faire leur jonction avec les troupes qu’ils avaient dans la péninsule.

Pour prendre le contrôle du verrou, Lloyd George lança quasi-simultanément la Déclaration Balfour (contrôle politique au travers du Monde juif) et l’occupation militaire de la Palestine ottomane (contrôle physique au travers des troupes anglaises).  La prise en tenaille fut efficace puisque l’Empire ottoman ne put plus rien faire dans cette direction.

Et, de surcroît, Lloyd George put rêver, avec raison, qu’il était devenu la réincarnation moderne de Cyrus.