Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un sujet que l’actualité sociale fait régulièrement remonter à la surface en ces temps de revendications multiples : la vieillesse. Vaste sujet me direz-vous, et il n’est pas possible de le traiter de manière exhaustive dans le cadre limité de cette chronique hebdomadaire.

Bien sûr que non, et je ne le tenterai pas. Je voudrais juste ouvrir quelques pistes de réflexion, quitte à y revenir à d’autres occasions. Pour cette fois-ci, c’est la lecture d’un roman récemment paru qui m’a incité à aborder le problème de la vieillesse. Il s’agit de La maison Rozenbaum d’Evelyne Lagardet (Plon, 2018).

L’auteure a imaginé (?) l’histoire d’un couple, Sarah l’ashkénaze et Albert le Salonicien, tous deux anciens déportés, qui vivent en union libre depuis plus d’un demi-siècle. Elle a deux fils qui, un beau matin, décident de la placer en maison de retraite, ayant constaté les débuts d’une maladie d’Alzheimer. C’est contre son gré qu’ils la séparent d’Albert en l’emmenant à la « maison Rozenbaum » réputée pour accueillir d’anciens déportés ou des rescapés. C’est le drame.

Albert n’aura de cesse, lui qui n’est pas malade, de rejoindre Sarah et de se faire admettre dans le même établissement qu’elle. Tous deux ont un très haut niveau culturel et, rapidement, ils se rendent compte de la réalité d’une maison de retraite, ni meilleure ni pire qu’une autre.

Ils vont s’employer, avec trois autres pensionnaires, à restaurer la dignité de ces vieillards qui n’ont plus d’autre horizon que les repas, des activités infantilisantes, et les rares visites de leurs proches bien heureux de les avoir placés là pour les libérer de leurs responsabilité.

C’est une véritable résistance culturelle (mais qui s’avère vitale) que ce Club des Cinq vieillissant va organiser en diffusant son savoir et ses compétences respectifs aux autres pensionnaires, ravis. Certes cette initiative ne rencontre pas nécessairement l’adhésion du personnel qui se voit dessaisi d’une partie de son autorité et de ses prérogatives, mais elle redonnera le goût de vivre à des malheureux jusqu’alors résignés à mourir dans l’indignité et l’oubli.

Outre que le livre d’Évelyne Lagardet est très bien écrit et fort documenté (que ce soit sur le plan médical ou historique), il m’a renvoyé à ma propre expérience de rabbin qui est allé tant de fois rendre visite à des vieillards, chez eux ou en institution. J’ai pu constater sur plusieurs points combien était différent l’état de leur mental selon qu’ils pouvaient être maintenus à leur domicile ou qu’ils étaient hébergés dans des milieux plus ou moins médicalisés, plus ou moins accueillants, avec plus ou moins de personnel.

René de Chateaubriand écrivait au 19ème siècle : « En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui, elle est une charge. » Je ne sais sur quelle expérience il se basait pour affirmer ceci. Ce qui est certain, c’est que la distinction qu’il opérait entre charge et dignité pour évoquer les vieux nous parle peut-être encore plus aujourd’hui où l’espérance de vie a singulièrement été allongée par les progrès de la science.

Mais comment faire pour qu’ajouter des jours à la vie des humains ne soit pas antinomique avec la possibilité d’ajouter de la vie à leurs jours ? Si jouer les prolongations (pour employer un terme de l’actualité sportive) ne consiste qu’à créer un « quint-monde » de morts-vivants, où est le progrès ? Si nos aînés, ceux qui nous ont nourris, éduqués, amusés, émus, étonnés, émerveillés, deviennent les laissés pour compte de la société, où sont nos racines ? Ou est notre héritage ? Où est notre avenir ? Serons-nous promis au même destin ?

Ces enfants et petits-enfants que nous aurons chéris toute notre vie se détourneront-ils de cette charge que nous représenterons désormais ? – Dans le roman d’Évelyne Lagardet, c’est ce à quoi nous assistons, le tout soigneusement dissimulé aux regards de la société extérieure, la société des vivants. – J’ai cité Chateaubriand, mais ce n’est pas sa citation la plus connue. Vous l’avez bien sûr tous en tête celle-là : « La vieillesse est un naufrage, les vieux sont des épaves ».

A Saint-Malo, Chateaubriand a dû en voir des bateaux s’échouer près des côtes. Ces bateaux qui se brisent sur les rochers et qui sombrent plus ou moins vite jusqu’à ce que le plus haut mat soit englouti par les flots. Et nous, combien d’embarcations savons-nous en péril, même cachées à l’abri de hauts murs, et ne nous portons-nous pas à leur secours ?

La vieillesse – ou « sénescence » pour employer un terme pudique – devrait être davantage prise en compte par nos sociétés en général, par nous-mêmes en particulier. Il ne faut pas jeter un voile hypocrite sur « ces vieux que je ne saurais voir », pas davantage que sur les handicapés ou les pauvres, bref sur toutes ces catégories d’êtres humains qui nous semblent moins dignes d’attention et de respect en raison de leurs particularités et de leur apparente inutilité.

La Torah nous enseigne (Lévitique 19:32) : מפני שיבה תקום והדרת פני זקן ויראת מאלהיך אני יהוה « Tu te lèveras devant la vieillesse, tu honoreras la face du vieillard, (et ainsi) tu craindras ton Dieu ; Je suis l’Éternel. » Dans les sociétés africaines et orientales, les vieillards sont l’objet  d’un très grand respect de la part des générations plus jeunes. Nous devons leur redonner la place qui leur est due, non seulement par des mesures sociales appropriées, mais aussi et surtout au sein de l’imaginaire national.

Je citerai pour finir notre plus grand écrivain et poète français, Victor Hugo, qui disait, lui qui a vécu jusqu’à 83 ans : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges ». C’est une très belle affirmation qui consiste à admettre qu’un vieillard a accumulé au cours de sa vie l’expérience correspondant à chacune des étapes franchies depuis l’enfance jusqu’au grand âge en passant par la jeunesse et ses rêves, la maturité et ses réalisations, l’âge d’or et son lot de réflexion.

Le vieillard peut comprendre l’enfant car il a été enfant ; il peut comprendre le jeune car il a été jeune ; il peut comprendre l’homme d’action car il a été celui-ci. Mais il s’étonne d’être délaissé au moment il devient improductif. Il voit disparaître les liens professionnels en même temps qu’affectueux, l’intérêt qu’on lui portait du temps de sa santé et de son activité. Et pourtant, il a l’impression qu’il pourrait encore être utile si seulement on lui redonnait la parole et qu’on le réintégrait dans le cercle des vivants.

Je crains que le livre d’Évelyne Lagardet, malgré la note d’espoir dont il est porteur, attriste beaucoup de lecteurs qui y retrouveront leurs angoisses secrètes à l’approche de leurs vieux jours. Mais peut-être qu’il sera porteur d’un message positif en nous amenant à réévaluer le regard que nous portons sur la vieillesse, les vieux et … sur nous-mêmes.