L’on aura assez écrit ou dit, à propos des cortèges du 11 janvier, qu’il aurait été littéralement miraculeux de les voir aussi nombreux, unitaires et patriotiques, pour manifester leur horreur devant la tragédie de l’Hypercacher s’il n’y avait eu l’effroyable massacre de Charlie Hebdo.

De ce miracle impossible, puisque personne ne saura jamais s’il aurait pu avoir lieu, il serait vain de continuer à vouloir en interroger l’illusion.

L’interview de J.C Cambadélis, Premier Secrétaire du PS, sur les ondes de Radio J, était l’illustration des nouvelles pirouettes à la mode pour qui s’emmêle les pieds dans le tapis qu’il imagine pouvant l’amortir.

Cambadélis ne sait pas si les quatre victimes juives de l’Hypercacher auraient pu faire descendre, à elles seules, quatre millions de nos concitoyens dans les rues françaises : nous non plus, en vérité, et malgré la petite idée que nous nous faisons.

C’est cette « petite idée « qui nous taraude et nous bouleverse au point de nous acculer à une espèce d’amertume de l’inconnu, irrationnelle mais compréhensible parce qu’empreinte de l’histoire des français juifs de ces dernières années.

Sans vouloir, certes, assimiler l’Etat Islamique à l’Etat Juif, Cambadélis a affirmé qu’il fallait autant éviter « l’amalgame  » entre Daesch et l’islam dans son ensemble que celui que d’aucuns seraient tentés de faire entre les juifs et Israël. Voilà l’exemple parfait d’un glissement du non-dit à l’implicite : il induit une comparaison possible entre sionisme et islamisme. Sinon, il aurait parlé pour ne rien dire.

Étant donné que ce n’est pas le cas, c’est certainement, alors, pour nous prévenir, à sa manière, que toute confusion entre anti-sionisme et antisémitisme serait une erreur de perspective. Peut-être…encore faudrait-il qu’il nous explique comment il s’y prendrait pour contrecarrer cet « amalgame » alors qu’en réalité il place les juifs de France devant l’épouvantable syllogisme auquel on les confronte.

Pour la majorité de nos concitoyens musulmans et pour toute la gauche de la gauche ( quoi que…), ne pas danser sur la musique du palestinisme ambiant ou, pire, ne pas être systématiquement critique envers le gouvernement israélien, quel qu’il soit, c’est être un méchant sioniste si l’on est juif, ou islamophobe si on ne l’est pas.

Autrement dit, la critique d’Israël restant purement politique, et quel que soit son degré de virulence, ce serait faire aussi un « amalgame » que de la considérer, une telle critique, comme relevant de l’antisémitisme. Cambadélis nous prévient ainsi, ipso facto, que défiler dans une manifestation de gauche et d’extrême gauche aux côtés des porteurs des drapeaux noirs du djihad, contre une action israélienne à un moment donné, ne peut pas, ne doit pas être confondu avec une adhésion aux cris anti-juifs que l’on a déjà entendus…..

Merci, mais si c’est le minimum que l’on pouvait espérer, cela demeure plus qu’insuffisant. Déjà, parce qu’il est fort probable que ces militants, qui arguent d’une bonne foi « exclusivement » antisioniste, aient défilé avec des Coulibaly, réels ou en puissance, et, ensuite, parce qu’il ne manquera pas un Ramadan pour explorer la voie ouverte par ce lapsus, avec dérapage mal contrôlé, du patron du PS.

Le non-dit de Cambadélis ne se situe pas à des années-lumière de cette ancienne et funeste condamnation de l’UNESCO qui assimila le sionisme au racisme, au nez et à la barbe des nations ankylosées.

C’est bien cet amalgame-là qui fit son chemin et qui permet, aujourd’hui, de pouvoir diaboliser Israël avec la bonne conscience que confère la liberté de critique.

Maintenant, que ces gens-là veuillent caresser un certain électorat dans le sens du poil n’a rien de très surprenant ; qu’ils soient de gauche ou de droite, ils restent tributaires d’une arithmétique à laquelle ils sont obligés de soumette leur rhétorique.

Mais qu’ils ne nous demandent pas, de surcroît, de nous gargariser des « valeurs de la République » alors qu’ils les savent mutantes au point d’avoir à protéger nos écoles et nos institutions comme celles d’une minorité en danger, sinon d’une cible.

Ils ont pris la dimension du problème et comprennent que le juif de France ne se sent plus tout à fait l’égal des autres sujets de la République. Nos gouvernants sont conscients d’une chose : la question de la liberté des juifs de France a beau être occultée, c’est bien elle qui finira par devenir le centre du débat sur leur avenir dans un pays où l’hydre antisémite a atteint, depuis longtemps, son stade criminel.

Bien sûr, nous ne pouvons que nous féliciter de la détermination des autorités de l’Etat à mettre en œuvre les mille et une petites solutions susceptibles de freiner l’expansion du phénomène de radicalisation antisémite qui se propage sur la toile, à l’école et dans les cités. Nous sommes simplement un peu étonnés d’en voir apparaître certaines, notamment dans l’éducation, qui auraient dû être constitutives du socle même du contrat républicain. Mais il n’est peut-être pas trop tard !

Cependant, la lutte contre l’antisémitisme reste, telle qu’elle est approchée, une lutte contre ses effets ou, tout du moins, pour en endiguer sa propagation. Or, personne ne dit mot de ses causes réelles qui sont liées, avant tout, à cette diabolisation d’Israël dont nous venons de parler.

Si un enfant, de retour de l’école où le maître lui aura enseigné les règles du fameux « vivre ensemble », si cet enfant entend ou voit à la télé qu’Israël est l’ennemi des petits palestiniens et que ses contempteurs du monde arabo-musulman ont quelques raisons de vouloir le mettre au ban des nations, et s’il n’entend jamais dire que le Hamas, appelle, dans sa Charte, à l’éradication de cet État en tant qu’Etat Juif, comment prétendre rompre le cycle infernal de la haine ? Comment imposer à ses parents de lui apprendre que le conflit n’est pas religieux mais uniquement politique ?

Comment imposer aux adolescents de filtrer, devant leur écran, ce qui relève de l’information et de la critique circonstanciée de ce qui n’est que propagande antisémite pure ?

Il n’est pas question de brider la liberté de la presse ni d’empêcher qui que ce soit, juif ou musulman, de se sentir en communion avec tel ou tel pays, tel ou tel peuple. Mais la prise en compte du caractère émotionnel dont procède une fracture aussi violente doit donner à réfléchir aux commentateurs qui assènent leurs analyses, parfois biaisées, comme autant de paroles d’évangile.

S’ils commençaient à jauger leurs responsabilités publiques à l’aune de leur impact dans les esprits, alors bien des prédicateurs, malgré leur agenda obscur totalement étranger à la paix civile dans notre pays, ne pourraient plus enfoncer le clou de leur comédie dialectique sur des voies qui leur sont encore allégrement accessibles.

Inutile de tergiverser : la délégitimation d’Israël est la cause principale du nouvel antisémitisme occidental. La radicalisation dans les prisons, ou dans quelques lieux de prières, n’est pas un épiphénomène social lorsqu’il s’agit de s’en prendre aux juifs : elle est l’une des conséquences directes d’une information à géométrie variable qui prétexte du droit pour s’affranchir de ses devoirs.

Notre place dans la République ne peut se réduire à une peau de chagrin, parce que si  » la France sans les juifs ne serait plus la France », cela ne signifie pas qu’elle le serait davantage avec des juifs condamnés à avaler les couleuvres d’une fatalité en gestation.

Il serait donc temps que nos élites finissent par admettre, qu’en ce qui concerne les juifs, il leur faut, malheureusement, constater que si l’histoire ne se répète jamais elle a quand même des idées fixes.