Le cours commence; je note au tableau le mot ‘Emouna’, tel quel, fidèle à l’expression italienne traduttore traditore, ‘traduire, c’est trahir’. L’état des lieux basé sur la pensée associative s’enclenche alors.

Au début, les participants balbutient, c’est lent, ça grince, ça relève du sens commun: foi, croyance, confiance, espérance, mais très rapidement les idées fusent: prière, souhait, bonheur, sérénité, calme. Et on continue de plus belle: force, hargne, rage, incompréhension, certitude, doute.

On passe d’un registre à l’autre par les mots uniquement sans avoir besoin de conceptualiser: ‘néchama’, choix, perception, intérieur, acte, intime, pensée, puissant, profond, amour, inexplicable. Les idées se bousculent en dehors de toute cohérence: tiraillement, torture, tripes, cœur, sagesse, chemin de vie.

En mettant un peu d’ordre, je perçois clairement deux approches: la première, qui voit dans la relation à Dieu une source de bonheur, de bien-être, d’enrichissement de la personnalité; et la deuxième, qui vit cette relation dans le tiraillement, le doute, l’incertitude.

Ces deux approches me paraissent pourtant toutes deux, dans leur antagonisme manifeste, authentiquement religieuses. Elles stimulent l’individu et éveillent en lui une démarche constructive. Comment la religion peut-elle alors mener au fanatisme, à la violence et à la barbarie? Où se situe le détonateur qui fait tout balancer dans l’horreur et comment s’installe-t-il dans la relation religieuse?

La tradition juive distingue clairement la relation de l’homme envers Dieu et celle envers son prochain (cette distinction apparait également dans les traditions chrétiennes et musulmanes, chacune dans un contexte différent). L’exigence d’intégrité ne saurait être divisée. Mais ça, c’est dans la théorie uniquement. Les faits divers nous submergent d’histoires de religieux corrompus, violents, misogynes, racistes et déviants.

Ces hommes peuvent être irréprochables face à Dieu, mais n’en sont pas moins des pourritures face aux hommes. Remplir ses devoirs religieux ne crée pas un homme meilleur, au même titre qu’être bon avec l’autre n’enrichit pas la relation à Dieu. L’asymétrie est criante. Certains l’accepteront comme un fait sociologique et en seront désolés et d’autres pourraient même y voir une vérité théologique: l’objectif de la relation envers Dieu n’est pas de pacifier la relation à autrui. La religion n’est pas soumise à l’exigence éthique, diront-ils.

Le fanatisme est possible car il manque une troisième dimension fondamentale: la relation de l’homme envers lui-même. Le travail sur le caractère et les vertus, l’introspection constante, la pratique méditative de prière et le développement d’une vie spirituelle riche et dynamique n’en est qu’une partie.

Apprendre à se connaitre, à s’écouter, à comprendre l’origine de ses émotions, ses peurs, ses espoirs et ses instincts en constitue un deuxième volet. La réflexion autonome, la capacité critique à passer au crible sa personnalité mais également sa tradition en fait pleinement partie.

Critiquer ses textes fondateurs, sa société, ses institutions et ses leaders n’est pas un signe de distance, de rébellion ou d’infidélité à la tradition. C’est au contraire le remède à la soumission aveugle à un ordre perçu comme violent. La mise en pratique de cette dimension de l’homme face à lui-même requiert de la discipline, de la constance, du sérieux et est sans aucun doute le plus grand défi qu’une personne puisse relever. Elle demande à être encadrée par des maitres en la matière, des êtres d’exception qui ont derrière eux des années de travail sur soi.

La (bonne) foi est un triangle entre ces trois dimensions et leur interaction constante. Qui ne s’aime pas ne pourra pas aimer les autres ni aimer Dieu. Qui n’aime pas les autres ne pourra pas s’aimer ni aimer Dieu. Et inversement: qui aime Dieu aimera plus les hommes et lui-même.

La capacité à parler à autrui est intimement liée au développement d’un dialogue intérieur constructif et à une parole ouverte avec l’absolu. La perception de Dieu joue là un rôle essentiel. Si Dieu est perçu comme un tyran, un dictateur, un Dieu masculin viril et jaloux, il y a tout à croire qu’il va générer un homme frustré et blessé qui projettera sur autrui sa frustration: il m’écrase alors je t’écrase. Les psychologues nous diront que cette perception négative de Dieu trouve sans doute sa source dans un homme déjà frustré qui cherche en Dieu la compensation narcissique dont il a besoin, que son mal être conditionne sa relation religieuse. Ce qui renforce notre lecture qui exige le bien-être comme fondement religieux.

Il en va tout autrement d’un Dieu perçu comme bonifiant l’homme, qui appréhende l’homme comme partenaire dans l’œuvre de la création, qui veut son bien et celui d’autrui, qui le crée à son image. Il est nécessaire d’opérer une relecture intelligente des traditions religieuses et d’y épurer ce qui crée le malheur de l’homme et ses frustrations tel la culpabilité, l’annulation de soi et autres méfaits émotionnels.

Le triangle fonctionne et mes propos ont des conséquences très pratiques. Il doit être impérativement intégré aux sermons, aux prêches et aux discours des responsables religieux. Il doit être à la base de toute éducation religieuse et développement pédagogique. Une religion qui engendre des déséquilibrés et des fanatiques fait l’impasse sur la relation de l’homme envers lui-même et refuse le bonheur qui revient à chacun. L’humanisme religieux est possible, et est à mes yeux peut-être même plus puissant que la morale laïque. Mais sa mise en place nécessite une pleine conscience des dangers du silence et de la non-condamnation des dérives.

Rabbins, Imams, prêtres et toute personne de (bonne) foi, au  travail!