Il y a beau temps que les fidèles catholiques ont compris que le pape actuel n’avait ni les envolées oratoires de « l’aigle de Meaux » (Bossuet), ni la gravité majestueuse et le style théologique sophistiqué du défunt pape Pie XII. Et somme toute, dans l’ensemble, ils se sont habitués – voire, pour certains, ont pris goût – à ses manières directes et simples, et même à ses impairs, y voyant une preuve de sa sincérité et de son franc-parler.

Mais peut-on continuer à faire semblant de ne pas entendre certaines des failles, voire des outrances langagières du pape François ?

Je voudrais m’attarder ici sur l’une d’elles, relativement récente [1], qui fera sursauter plus d’un lecteur, me semble-t-il. Et je précise d’emblée pourquoi je crois nécessaire de l’épingler, malgré la déférence qu’exigent tant la personne que l’auguste fonction du successeur de saint Pierre et chef suprême de l’Église catholique romaine. C’est qu’il s’agit d’un passage de l’Écriture sainte par excellence des Chrétiens, à savoir, l’Évangile, dont nul – fût-il souverain pontife – ne peut faire un usage susceptible de « scandaliser un de ces petits qui croient [au Christ] » (cf. Mt 18, 6).

Je cite :

[La Croix :] La crainte d’accueillir des migrants se nourrit en partie d’une crainte de l’islam. Selon vous, la peur que suscite cette religion en Europe est-elle justifiée ?

Pape François: Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui une peur de l’islam, en tant que tel, mais de Daech et de sa guerre de conquête, tirée en partie de l’islam. L’idée de conquête est inhérente à l’âme de l’islam, il est vrai. Mais on pourrait interpréter, avec la même idée de conquête, la fin de l’Évangile de Matthieu, où Jésus envoie ses disciples dans toutes les nations.

Certes, l’intention du pape n’était pas de scandaliser ses fidèles ! À l’évidence, il voulait, au contraire, les édifier. En effet, il est de son devoir de Pasteur de mettre en garde contre la « peur de l’islam ». Mais même le souci – louable – de favoriser la paix entre les religions ne justifie pas une aussi flagrante dénaturation de la Révélation chrétienne, que celle qui consiste à faire croire que la mission de prédication de l’Évangile que le Christ a confiée à ses apôtres, telle qu’elle est relatée à « la fin de l’Évangile de Matthieu » ressortit à « la même idée de conquête » que celle de l’islam, comme rapporté dans ce passage de l’interview.

Est-il malséant de ma part de suggérer respectueusement au Pasteur suprême de l’Église catholique de faire preuve, à l’avenir, de plus de prudence dans ses propos, pour ne pas sacrifier, même involontairement, la vérité de la Parole, aux bonnes relations interconfessionnelles ?

© Menahem R. Macina

Annexe : Ci-dessous, le texte évangélique auquel faisait allusion le pape François; certes la teneur en est apocalyptique, mais il n’a rien de commun avec « l’idée de conquête » :

Matthieu 24, 14-35 14 Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage à la face de toutes les nations. Et alors viendra la fin. 15 Lors donc que vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, installée dans le saint lieu que le lecteur comprenne !, 16 alors que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, 17 que celui qui sera sur la terrasse ne descende pas dans sa maison pour prendre ses affaires, 18 et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau ! 19 Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! 20 Priez pour que votre fuite ne tombe pas en hiver, ni un sabbat. 21 Car il y aura alors une grande tribulation, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour, et qu’il n’y en aura jamais plus. 22 Et si ces jours-là n’avaient été abrégés, nul n’aurait eu la vie sauve ; mais à cause des élus, ils seront abrégés, ces jours-là. 23 Alors si quelqu’un vous dit : « Voici : le Christ est ici ! », ou bien : « Il est là ! », n’en croyez rien. 24 Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. 25 Voici que je vous ai prévenus. 26 Si donc on vous dit : « Le voici au désert », n’y allez pas ; « Le voici dans les retraites », n’en croyez rien. 27 Comme l’éclair, en effet, part du levant et brille jusqu’au couchant, ainsi en sera-t-il de l’avènement du Fils de l’homme. 28 Où que soit le cadavre, là se rassembleront les vautours. 29 Aussitôt après la tribulation de ces jours-là, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées. 30 Et alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme ; et alors toutes les races de la terre se frapperont la poitrine ; et l’on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire. 31 Et il enverra ses anges avec une trompette sonore, pour rassembler ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à leurs extrémités. 32 Du figuier apprenez cette parabole. Dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche. 33 Ainsi vous, lorsque vous verrez tout cela, comprenez qu’Il est proche, aux portes. 34 En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. 35 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.

[1] Il s’agit d’un extrait de l’interview que le pape a accordée à Guillaume Goubert, directeur de La Croix et à Sébastien Maillard, envoyé spécial à Rome, le 16 mai 2016. Je le transcris verbatim, à  partir de l’édition qu’en donne le Journal La Croix lui-même dans son article intitulé « Le pape François à « La Croix » : « Il faut intégrer les migrants » ».