A table vendredi soir, il y a près d’un mois, alors que je m’informais auprès d’une convive ukrainienne de la vie juive dans son pays d’origine, elle m’a répliqué de suite « Better than in France » [mieux qu’en France].

Le silence tomba sur la table. Un silence lourd car nous pensions tous au magasin Hypercasher de la Porte de Vincennes, attaqué par un intégriste islamiste quelques heures plus tôt. Le terroriste a visé une épicerie juive et assassiné quatre français juifs au nom de Al Qaida, deux jours après que ses coéquipiers assassinent les journalistes de Charlie Hebdo.

A nouveau, trois ans après Toulouse, le même type d’individu a visé un lieu juif pour tuer des Juifs, en France, en 2015. Autour de la table, les convives étaient originaires de pays différents mais l’image qu’ils ont à présent de la France est la même. La France de 2015 n’est pas célèbre pour sa Déclaration des Droits de l’Homme. C’est un des seuls pays en Europe où les Juifs sont froidement assassinés parce qu’ils sont juifs.

Quelques jours plus tard, j’écoutais Ségolène Royal rendre hommage aux victimes de la tuerie de l’Hypercasher et parler des mesures prises par le gouvernement pour protéger la communauté juive de France.

« La France sans les Juifs de France n’est pas la France » a-t-elle déclaré à la foule compacte, réunie au cimetière du mont des Répits, à Jérusalem ; reprenant la déclaration faite par le Premier ministre français, Manuel Valls.

Mais les réactions et les commentaires sur les réseaux sociaux et les médias ayant relayé cette déclaration ne me rassurent pas, et soulèvent à nouveau la question du décalage entre le corps politique et le peuple de France. « Pourquoi parle-t-on des Juifs en particulier ? » Et d’autres de s’insurger qu’on parle trop des Juifs; par rapport aux autres morts, c’est disproportionné tout de même.

Je salue l’unité nationale qui a soulevé les foules le dimanche 11 janvier. Je salue cette marche historique qui a su réunir le peuple et tant de dirigeants internationaux. Une marche républicaine si française dans son essence, qui me rend fière de mon identité et de ma culture française.

Mais je ne peux m’empêcher de me demander si ces mots et ces symboles suffisent.

Je m’interroge sur le décalage entre les discours des élites politiques et celui du peuple. En particulier sur la question de l’antisémitisme.

Je me souviens de l’unité nationale du corps politique pour dénoncer l’horreur au lendemain des attentats contre une école juive à Toulouse. Mais je me souviens aussi que le Français moyen n’est pas descendu dans les rues par millions pour dénoncer le terrorisme djihadiste à ce moment-là.

Est-ce qu’il ne s’est pas senti concerné ? Est-ce que les attentats contre Charlie Hebdo ont à présent conduit à une prise de conscience générale ou a-t-on voulu « seulement » protester pour la liberté d’expression ?

Combien ont relevé le lien entre le réveil de l’antisémitisme et l’attaque des libertés ?

Le gouvernement français a trouvé les mots justes pour condamner le terrorisme qui tue ses citoyens de confession juive.

Manuel Valls, dans un discours poignant à l’Assemblée nationale a déclaré : « L’histoire nous l’a montré, le réveil de l’antisémitisme, c’est le symptôme d’une crise de la démocratie, d’une crise de La République. C’est pour cela qu’il faut y répondre avec force. »

Suite à l’attentat de Toulouse, face à la montée des actes antisémites, je pense que la communauté juive de France a réalisé de plus en plus le danger que représente le terrorisme islamiste sur le territoire français et en Europe.

L’Histoire nous a malheureusement toujours prouvé qu’on était paranos à juste titre. Car si les Juifs sont ciblés, c’est une simple question de temps avant que la République, les libertés et les intellectuels de la société ne soient touchés. Alors condamner les manifestants qui crient « mort aux juifs », c’est défendre la République et ses valeurs.

Ne parlons pas de victimes en général. Certes, des hommes de confessions différentes ont perdu la vie mais ils ne sont pas morts à cause de leur confession, mais parce que le sang versé ne s’arrête pas à celui des victimes visées.

Affranchissons-nous des généralisations aveugles. Elles ne nous aident pas. Soyons précis pour désigner les problèmes auxquels notre société fait face. Nommer nos batailles est une première étape indispensable à la défense concrète de nos valeurs et de nos démocraties.

Quand le peuple saura trouver des mots clairs pour condamner l’antisémitisme, peut-être sera-t-il aussi en mesure d’en comprendre les origines. Car la haine ne s’est pas construite en un jour.

Elle s’est déversée avec l’importation disproportionnée du conflit israélo-palestinien sur le territoire français. Elle a été amplifiée par les réseaux sociaux. Ah, les réseaux sociaux… On se nourrit de raccourcis car plus personne ne lit de longs statuts ou de longs articles de toute façon. Et les médias rivalisent de titres à sensations, avides de lecteurs pour rentabiliser leur CPM (coût par mille).

On peut désapprouver la politique israélienne tout en réalisant que l’antisionisme a pris une tournure malsaine, surtout lorsque les manifestations qui rassemblent des centaines milliers de personnes dans les rues de Paris, sont suivies par l’attaque de commerces juifs et synagogues.

Je ne peux m’empêcher de repenser au poème attribué au Pasteur Martin Niemöller : “Lorsqu’ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester”, conclut-il.

Ses vers, toujours d’actualité, rappellent l’importance de défendre les libertés des autres, car il n’est qu’une question de temps avant que les siennes ne soient attaquées.

J’adresse ces mots à mes amis des bancs de l’université et d’école de commerce. Aux amitiés que j’ai eu l’opportunité de développer en dehors de la communauté juive et qui m’ont tant apporté au fil des années. A mes amis européens rencontrés lors d’échanges universitaires. A mes potes de théâtre. A mes anciens collègues de Paris et d’ailleurs.

On ne peut plus fermer les yeux sur ses responsabilités individuelles. Condamner de manière systématique l’antisémitisme et ses prémices, se prononcer contre les soi-disant humoristes qui le propagent, dénoncer tout dérapage, c’est un devoir.

Pour la pérennité de nos droits.