« Egypt first ». Cela aurait pu être le slogan de campagne Abdel Fattah Al-Sissi, comme « America first » a été celui de Donald Trump.

Sans suspense, le Maréchal a été réélu cette semaine à la tête de l’Egypte avec 97,08% des voix, un score quasi-identique à celui de sa première élection en 2014.

Beaucoup a été dit et écrit sur la manière dont le chef de l’Etat tient l’Egypte d’une main de fer, muselant les Frères musulmans mais également la presse et la moindre contestation politique. Une grande interrogation demeure sur le devenir de la révolution de janvier 2011. Les espoirs de la place Tahrir ont été déçus, les acteurs de 2011 voient un retour en arrière, une chape de plomb autoritaire s’étant abattue sur le pays.

Mais il n’y a pas que l’Egypte de Tahrir qui est en train de disparaître. Il y a aussi celle de Nasser. Car aujourd’hui l’Egypte d’Al-Sissi n’est plus au centre du monde arabe. L’influence politique et diplomatique égyptienne, incontestable il y a encore quelques années est en train de se réduire comme peau de chagrin. Certes, le pays demeure un acteur important de la scène moyen-orientale. Mais tout comme l’Amérique de Trump, l’Egypte d’Al-Sissi adopte une politique nationaliste et souverainiste. Cette attitude s’explique d’une part par la volonté de se recentrer sur elle-même et d’autre part par une prise de conscience du déclin de son influence sur le nouveau Moyen-Orient qui se dessine.

Les grandes difficultés économiques qui paralysent l’Egypte

Durant son premier mandat, Al-Sissi a mis en place une série de réformes structurelles, imposées par le FMI, pour sortir le pays d’un modèle d’Etat providence hérité de l’époque nasserienne. La classe moyenne égyptienne, émergente sous Moubarak, souffre de ces réformes. Le niveau de vie des Egyptiens a considérablement baissé, notamment à cause de la hausse des prix, de l’inflation et du chômage des jeunes.

Pourtant le pays possède de nombreux atouts : le canal de Suez, un patrimoine touristique exceptionnel avec le retour progressif des touristes, l’aide américaine et celle des pays du Golfe s’élevant à plusieurs milliards de dollars, l’argent des travailleurs égyptiens basés à l’étranger. Sans parler de l’immense gisement de gaz offshore qui fait de l’Egypte un pays exportateur d’hydrocarbures.

Les défis économiques du Maréchal sont donc immenses car rien n’indique que les Egyptiens verront leur situation s’améliorer dans les prochaines années.

Le conflit entre Riyad et Téhéran met l’Egypte sur la touche 

Si l’Egypte compte encore c’est uniquement grâce à sa rente géostratégique. Mais si elle compte encore, elle ne pèse plus vraiment sur la scène diplomatique de la région. Et pour cause. Les dossiers sur lesquels Le Caire a du poids ne sont plus au centre des enjeux du Moyen-Orient. Le conflit israélo-palestinien n’est plus le conflit central de la région et le processus de paix, sur lequel l’Egypte aurait pu avoir une influence, est au point mort.

Le Caire n’a pas non plus de carte à jouer en Syrie, contrairement aux autres puissances régionales comme la Turquie et l’Iran.

Pour la première fois de son histoire, l’Egypte doit faire face à un environnement géostratégique immédiat extrêmement dégradé. L’enjeu sécuritaire et la lutte contre le terrorisme sont au coeur de ses priorités. La Libye est une source d’inquiétudes. Le Sinaï est un autre terrain de conflit et l’armée égyptienne peine à contenir les groupes terroristes qui s’y déploient malgré la coopération sécuritaire avec Israël.

Les lignes de failles se sont déplacées vers l’est, et la guerre froide Iran-Arabie Saoudite qui redessine le Moyen-Orient est devenue l’enjeu principal de la région. Bien qu’elle fasse partie du camp sunnite et que l’Arabie saoudite finance des projets pharaoniques sur son sol, Le Caire refuse de se laisser entraîner dans le face-à-face belliqueux entre Riyad et Téhéran. L’alliance Arabie saoudite / Israël / Etats-Unis englobe l’Egypte sans toutefois la mettre au centre du jeu.

La culture égyptienne reste une référence dans le monde arabe 

L’Egypte n’est donc plus au coeur des dynamiques conflictuelles du Proche-Orient. Elle joue un rôle moins central que par le passé. Pour autant, elle reste un acteur important de la région, notamment grâce à ses bonnes relations avec Israël.

Mais l’importance géostratégique s’acquiert aussi par la culture et le Caire peut encore compter sur son soft power. La culture égyptienne, ses films, sa musique, sa littérature continuent de s’exporter dans tout le Moyen-Orient et jusqu’aux pays du Maghreb. Culturellement, l’Arabie saoudite avec son régime fermé et malgré les réformes sociétales entreprises par MBS, ne pourra jamais rivaliser avec l’avance prise par l’Egypte.

Avec la destruction d’Alep, l’affaiblissement de Bagdad, la disparition de Damas de la scène médiatique et culturelle arabe, l’incapacité de Beyrouth a prendre le leadership culturel, Le Caire reste la référence pour une large partie des habitants du Moyen-Orient qui assistent à la disparition de lieux emblématiques de la civilisation arabo-musulmane.

Al-Sissi pourrait emprunter un autre slogan à Trump : « make Egypt great again ». Cela est plus que jamais vital pour le monde arabe, afin de ne pas laisser à la seule Arabie saoudite le leadership sur la région.