Au milieu d’une actualité dramatique pour la communauté des hommes et pour la communauté juive en son sein, parsemée d’appels aux cessez-le-feu, d’attentats terroristes, au cœur d’un hiver moyennement rigoureux, alors que la nature semble somnoler, je veux vous dire une parole de joie et d’espérance.

Je réclame le droit d’interrompre la partie, de crier, comme les enfants : « Pouce ! Je ne joue plus ! » Et je m’en vais vous conter d’où s’est imposée à moi cette trêve. Peut-être réussirai-je à vous convaincre de me suivre.

Ce matin, dans ce demi-sommeil qui précède le réveil, j’ai senti un frémissement étrange. C’était comme un murmure qui sourdait de quelque part. Comme une eau ruisselante sous un sol gelé.

Je me suis levé, suis allé à la fenêtre ; j’ai regardé la campagne. Les arbres dressaient leurs branches noires et dénudées dans un ciel blanchâtre. Les cheminées fumaient sur les toits. Le silence n’était rompu que par le croassement sinistre des corbeaux. Aucun signe de vie.

Et pourtant, mais si, il y avait ce murmure invisible mais tout-à-fait perceptible. Comme un cœur qui bat sous la poitrine. Comme une montée de sève. En y regardant de plus près, j’ai aperçu des boutons sur les branches, des bourgeons ! C’est bien ça, des bourgeons que le froid ne décourageait pas. Des bourgeons obstinés à annoncer les feuilles et les fruits pour un avenir plus ou moins proche.

Chaque année c’est pareil : on croit que l’hiver n’en finira jamais. Et puis, si on fait un effort d’attention à ces choses simples qui nous entourent, on distingue les prémices du printemps.

Il existe, sur la terre de nos ancêtres, en Israël, un arbre qui symbolise ce renouveau alors que tout, autour de lui, dément cette annonce. En hébreu, il s’appelle שקדיה (shekédia), littéralement l’arbre « hâtif » ; c’est l’amandier.

Il fleurit le premier et, contre toute attente, il vient nous dire que la nature va se renouveler une fois encore. Dans nos pays occidentaux, à la nature plus tardive, il existe une petite fleur appelée crocus ou perce-neige qui est annonciatrice de la saison prochaine.

Il en va dans la vie des êtres humains et dans leur histoire comme dans la nature. C’est au plein cœur de l’hiver que se profilent les signes avant-coureurs du renouveau. Ce petit ruisseau qui fait entendre sa musique sous la neige ; ce bourgeon ingrat qui va devenir fleur puis feuille, puis fruit ; ce cocon qui va devenir chrysalide puis papillon ; ce perce-neige qui donne le départ à ses grandes sœurs plus élaborées, les autres fleurs qui bientôt vont agrémenter notre vue et notre odorat. Et les bêtes qui vont mettre bas des petits. Et les femmes qui vont enfanter des bébés. Et le monde qui va merveilleusement se renouveler.

Laissez-moi vous citer un merveilleux poème de Hillel Zeitlin (1871-1942), écrivain, penseur et journaliste juif russe tué à Treblinka, que j’avais traduit de l’hébreu pour le livre de prières des grandes fêtes que j’ai produit en 1999, Mahzor Anénou.

 »Père sublime et saint, Père de tout ce qui se meut dans l’univers,

Tu crées ce monde, Ton enfant, à chaque clignement d’œil.

Si, un seul instant, Tu retirais Ta grâce de Ta Création,

Tout retournerait au néant.

Mais Tu inondes à chaque moment Tes créatures, Tes enfants,

Des sources de Tes bénédictions.

Et une fois encore les étoiles de l’aube apparaîtront ;

Elles entonneront un chant d’amour pour Toi.

Une fois encore le soleil jaillira dans toute sa vigueur ;

Il dira un poème de lumière devant Toi.

Une fois encore les anges chanteront un chant sacré en Ton honneur.

Une fois encore les âmes T’adresseront un chant assoiffé.

Une fois encore les herbes des champs languiront après Toi.

Une fois encore les oiseaux chanteront de joie devant Toi.

Une fois encore les oisillons abandonnés T’adresseront leur chant orphelin.

Une fois encore la source murmurera sa prière jusqu’à Toi.

Une fois encore le malheureux répandra sa plainte devant Toi.

Une fois encore la prière de son âme traversera le ciel jusqu’à Toi.

Une fois encore son orgueil viendra se briser devant Toi.

Une fois encore son regard sera suspendu à Ta volonté.

Un seul rayon de Ta lumière suffirait à m’éblouir.

Une seule de Tes paroles me fait revivre.

Un seul geste émanant de Ton éternelle présence

Suffirait à me rafraîchir de la rosée de l’enfance.

Ne recrées-Tu pas toute chose à nouveau ?

Recrée-moi à nouveau, ô mon Père, moi, Ton enfant !

Insuffle en moi la brise de Ta face,

Que je revive une vie nouvelle, celle d’une jeunesse retrouvée ! »

Vous voyez bien que la vie vaut d’être vécue et que le monde mérite d’être préservé puisqu’au plus noir de la Shoah, un poète a pu écrire cette prière d’émerveillement et d’espérance !

Allons, accordons-nous cette parenthèse et refusons de sombrer dans le pessimisme ambiant. Pourquoi n’aurions-nous pas le droit, de temps en temps, quand la tension devient insupportable, de lever le pouce pour interrompre la partie, comme nous faisions, enfants, au milieu de la cour de l’école ?

Shabbath Shalom à tous et à chacun.