Il faut aux mots, pour qu’ils prennent leur vol, la langue qui a été leur nid. Dans une autre, ils perdent leurs ailes. » Joseph Kessel, Les Cavaliers, 1966.

Aussitôt lue, cette phrase m’est restée en mémoire : sa justesse m’avait frappée.

Mes premiers amours littéraires sont intraduisibles, les poèmes traduits sont des arnaques et mes enfants ne comprendront jamais pourquoi j’aime tant l’Opéra de la Lune de Prévert : après tout l’histoire n’est pas si extraordinaire et pour qui ne peut se laisser bercer au rythme des mots en français, vraiment ce livre n’est pas si magique. Déception et tromperie des traductions font que la petite phrase de Kessel résonne à  mon esprit plusieurs fois par jour.

Et puis, j’ai compris cet entêtement de ma mémoire : ce n’est pas tant que la traduction fait souvent faux bond. C’est surtout que pour qui n’a pas appris l’hébreu au berceau, les mots en hébreu sont des oiseaux. Parfaitement des oiseaux : épris de liberté, dotés de leurs propres désirs, ils s’envolent sans vous prévenir et vous laissent bouche bée. L’hébreu m’est si étranger que souvent j’ouvre la bouche pour dire un mot, mais il s’est envolé : un autre mot me vient à la place du premier, souvent estropié. Parfois il ne me reste qu’une syllabe, parfois même, ne subsiste que la première lettre du mot que je voulais prononcer. A mon interlocuteur de deviner ce que je peux bien vouloir dire – et de me l’indiquer par la même occasion.

Ma survie linguistique tient souvent à la bonne volonté de l’Israélien qui m’écoute et explore avec moi les associations de mots que mon inconscient s’amuse à construire. Et pendant qu’il me regarde perplexe, je vois mes mots-oiseaux tournoyer sur l’océan, ivres de l’odeur du sel et du vent, et je me dis «  eh bien tant pis, qu’y puis-je ? La vie est ainsi faite, mes mots s’envolent … et j’en rigole. »