Le début de l’été nous a livré quelques spoilers sur les sujets qui vont déchaîner les passions en France (et probablement, par amour du commentaire de commentaire, dans quelques pays voisins) à la rentrée 2017. En tête de liste, la PMA. Un sujet sociétal, encore, qui va permettre à qui le voudra de s’autoproclamer « grand défenseur du progrès », pourfendeur d’inégalités inacceptables, ou « dernier gardien du bon sens et de la morale », résistant à la folie libérale-progressiste.

Parmi les arguments qui ont été avancés du côté des sceptiques au moment de l’avis positif rendu par le Comité Consultatif National d’Ethique, il en est un qui a retenu mon attention : le problème de la filiation (en grande partie dû à l’anonymat des donneurs), se manifestant, entre autres, par la mise sous le tapis d’un fait immuable et fondamental pour l’individu, celui d’être « prisonnier » d’une paternité biologique et cela, que le père soit estimé ou haï. Cette question, notamment soulevée avec précision et mesure par la brillante Natacha Polony sur la chaîne web du Comité Les Orwelliens, Polony TV, mérite que l’on prenne le temps de s’y attarder.

La filiation n’est pas une simple virgule dans la construction d’un individu. Mais il faut se poser la question de savoir ce que l’on met dans ce mot. La filiation, c’est le lignage. En premier chef, nous avons la biologie, la génétique et le cycle naturel de transmission. Tout cela n’est pas anodin et ce n’est pas ce cher Zola qui nous contredirait ! Prétendre que les liens du sang et ce lien « cellulaire » n’ont aucune importance, serait un déni grossier et grotesque. Oui. Mais le propre de l’homme, c’est aussi d’avoir la possibilité de s’émanciper de sa condition de naissance ou, à tout le moins, de faire valoir l’acquis contre l’inné.

La filiation n’est pas que biologie, elle est aussi éducation et transmission. Transmission d’émotions, de langage, de rapport au monde et de façons de le voir. Je regarde la terre et les hommes avec cet œil-là, non parce que ma condition de naissance m’y contraint, mais parce que mes parents m’ont insufflé un être-au-monde qui est celui-là. Mon ancrage ici-bas n’est pas seulement dû au fait que mon sang est tel qu’il est et que je descende de tels ou tels individus, mais parce que je considère être dépositaire d’une histoire transmise, d’une culture et parce que j’ai grandi avec certains référents que mes parents ont choisi de m’inculquer.

La filiation, c’est aussi et surtout grandir en écoutant l’histoire de ses parents, se l’approprier, la faire sienne et s’y inscrire. Et cela, que l’on soit né à Bruxelles ou Varsovie, de gamètes saint-gillois ou vauclusiens.

D’un point de vue philosophique, tout cela me ramène à la façon dont on conçoit la conversion dans le judaïsme. On le sait, la communauté juive est très frileuse à l’idée de convertir. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines historiques, d’autres culturelles. Mais il y a notamment cette conscience qu’il n’est pas anecdotique ni aisé d’intégrer dans un groupe donné une personne dont les racines sont ailleurs.

Le caractère périlleux de cette démarche tente de se résoudre, entre autres, sur deux points fondamentaux : l’étude et la généalogie. Ce n’est un secret pour personne, la conversion juive est longue, très longue. Deux ans d’études, suivies d’un examen de type défense de mémoire, et, enfin, l’intégration au peuple d’Israël avec la création, artificielle donc, de parenté. A y regarder de plus près, le message sur la filiation y est fort : à cette personne qui vient d’ailleurs, dont les racines et le sang font appartenir à autre chose, nous transmettons une histoire, nous donnons des référents, nous donnons un système d’analyse et de pensée, nous donnons une manière de voir le monde et d’appréhender la vie, et, lorsqu’elle a reçu et compris tout cet héritage, nous l’inscrivons, symboliquement, dans l’arbre généalogique du peuple juif, comme descendante du Roi David. L’éducation et la transmission créent une filiation et une généalogie là où il n’y en avait pas. Dans le fond, il faut dire que c’est plutôt génial.

Alors, bien sûr, ne jouons pas les naïfs et n’idéalisons pas le réel, tout ne se passe pas merveilleusement pour chaque personne convertie, les hommes sont ce qu’ils sont et ce beau concept initial n’empêchera jamais les rejets communautaires. Tout comme il est des enfants adoptés qui, un beau jour, ne veulent plus voir leurs parents, leur vociférant qu’ils n’ont été que des tuteurs. Tout comme il a été assez répété par mille et un intervenants que « toutes les familles sont dysfonctionnelles ».

Evidemment que les liens du sang ont leur importance, sinon comment expliquer cette exigence de la part de couples gays de pouvoir faire des enfants biologiques ? C’est là une pulsion humaine, ou animale plutôt, que nous avons sans doute tous peu ou prou en nous, produire un être qui est la chair de sa chair. Mais ce qu’il m’apparaît intéressant de souligner c’est ce qui va réellement structurer un enfant, le modeler et lui construire un lien puissant avec ses parents, à savoir, ce que ces derniers lui auront transmis. La filiation s’exprime d’ailleurs pleinement sans que la génétique n’ait forcément à intervenir : « Je suis telle que je suis parce que mes parents m’ont appris que », « je suis le produit de l’histoire de ces deux familles, puisqu’elles ont fait mes parents tels qu’ils sont et les ont amenés à m’éduquer de telle façon, à m’aimer de telle façon et à m’apprendre à penser de telle façon ».

Le fait est que nous sommes tous, que nous le voulions ou non et quelle que soit notre histoire intime, prisonniers de notre filiation biologique et parentale. Que nous haïssions notre père pour ce qu’il est ou pour n’avoir jamais été, que nous connaissions notre mère biologique ou qu’elle ne soit qu’une ombre sans visage, notre sang nous entrave et nous induit. Mais ce que nous avons également tous en commun, c’est la capacité potentielle à se libérer de ce bagage, non pour l’oublier, mais pour se construire autour, voire malgré lui. La filiation se tisse d’elle-même au gré de la biologie, de ses beautés, ses vices et ses manquements, mais aussi de la transmission.

S’émanciper de ce qui nous constitue et que nous rejetons, d’un questionnement identitaire ou d’un manque intime, sont un seul et même combat intérieur que nous partageons tous et cela, quelles que soient les circonstances de notre venue au monde.