Yom Yeroushalayim, photo P.Lurçat

Yom Yeroushalayim, photo P.Lurçat

Les sionistes religieux sont plus dangereux que le Hezbollah, plus dangereux que les terroristes…

Cette déclaration du journaliste de Ha’aretz Yossi Klein a suscité un scandale justifié en Israël. Mais on n’a pas toujours pris la mesure de sa signification véritable.

Il ne s’agit pas du point de vue d’une frange radicale, exprimée par un journaliste isolé extrémiste. Klein a occupé des fonctions de responsabilité au sein de plusieurs quotidiens israéliens appartenant au mainstream, et il a reçu le soutien du rédacteur en chef du Ha’aretz, Amos Shocken (petit-fils du fondateur du journal, Gustav Schocken), lors de la récente polémique.

Le sentiment exprimé par Klein est en réalité partagé par de nombreux autres membres des élites intellectuelles et de l’establishment culturel et médiatique dont il est un représentant authentique, au-delà même du journal Ha’aretz, connu pour son hostilité au sionisme religieux et pour ses positions militantes anti-religieuses *.

Il est révélateur à cet égard que le débat médiatique (qui se poursuit toujours) sur les propos de Klein ne concerne pas tant le fond de ses propos, que le style dans lequel il a exprimé son rejet du sionisme religieux, lequel est partagé par de nombreux autres faiseurs d’opinion en Israël.

Ce sentiment est en effet celui d’une partie importante de la gauche israélienne, pour qui le sionisme religieux est effectivement “plus dangereux que le Hezbollah”. Comment comprendre le sens véritable de cette affirmation ?

Aux yeux de Klein et des autres représentants de l’ancien establishment culturel et politique, le sionisme religieux incarne une double menace. Politiquement tout d’abord : alors que le sionisme laïc est en crise depuis plusieurs décennies, et que le sionisme travailliste des pères fondateurs est quasiment moribond, le sionisme religieux, lui, se porte étonnamment bien, même si le parti sioniste-religieux (l’ancien Mafdal) a éclaté, comme la plupart des autres partis historiques remontant à la période d’avant l’Etat, lors des dernières élections.

De ce point de vue, le cri du coeur de Yossi Klein exprime le ressentiment d’une partie des anciennes élites, face à l’émergence de nouvelles élites issues pour beaucoup des rangs du sionisme religieux (il n’est pas anodin que le titre de l’article de Klein contenant la tirade contre le sionisme religieux s’intitule précisément “Une élite hypocrite”).

Mais au-delà de ce phénomène politique et sociologique, le débat sur le sionisme religieux touche une question plus importante encore, qui est  au coeur des débats qui agitent la société et la politique israélienne depuis de nombreuses années : la question de l’identité.

Quelle identité pour l’Etat d’Israël ?

Le “danger” que représente le sionisme religieux est en effet celui d’une identité juive qui n’est plus confinée aux synagogues et aux yeshivot, mais qui rayonne dans tous les domaines de la vie publique israélienne : dans l’armée, la politique, l’économie, etc. Or c’est bien cela qui pose problème, pour les représentants du courant post-sioniste incarné par le journal Ha’aretz.

La véhémence et la haine exprimée par Klein exprime une inquiétude véritable, celle de voir le sionisme religieux peser de plus en plus lourd sur l’identité nationale d’Israël. Dans un sens opposé, on peut interpréter de la même manière les propos controversés du rav Yigal Levinstein sur la présence de soldates dans les unités d’élite. Dans les deux cas, les propos incriminés exprimaient, dans leur outrance même, une inquiétude réelle et justifiée.

Mais cette inquiétude, aussi réelle soit-elle, ne justifie évidemment pas que l’on qualifie de “plus dangereux que le Hezbollah” le public sioniste religieux, qui est aux premiers rangs de la défense de notre Etat, depuis la Deuxième Guerre du Liban et jusqu’aux dernières guerres à Gaza.

En réalité, le sionisme religieux n’est pas une menace, mais bien une bénédiction pour l’Etat d’Israël. Il offre en effet une réponse aux questions cruciales pour l’avenir que sont les questions de l’identité collective et de la place du judaïsme dans notre Etat. Le sionisme religieux peut répondre à ces questions, précisément du fait qu’il réunit en son sein les deux éléments essentiels de l’identité juive contemporaine. Il revendique à la fois le monde de l’étude et le monde profane, “Torah vé-Avoda” (la Torah et le travail) comme le dit la devise du Bné Akiva, mouvement de jeunesse sioniste-religieux.

Contrairement au sionisme laïc, il s’inscrit dans la tradition juive et assume l’héritage de la Torah. Contrairement au judaïsme orthodoxe non sioniste (lui aussi en pleine évolution), il a relevé le défi du sionisme (timidement dans les premières décennies de l’Etat et avec plus d’ambition aujourd’hui). En ce sens, le sionisme religieux n’est pas un danger pour Israël, mais peut-être, au contraire, une des clés de sa survie.

* Sur l’histoire du journal Ha’aretz et son idéologie, je renvoie à mon livre La trahison des clercs d’Israël, La Maison d’Edition 2016.