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Pionniers – Colons : les comparaisons fallacieuses

En haut, un groupe de pionnières en route pour aller travailler la terre dans les années 1930. En bas, un groupe de colons se préparant à agresser un village palestinien.

On ne compte plus les textes qui font l’amalgame entre les pionniers israéliens qui ont créé kibboutzim et moshavim dans les années 1920-1967, soit la période pré-étatique d’Israël suivie des deux premières décennies qui ont suivi la Guerre d’Indépendance, et les colons des générations suivantes qui, depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, ont établi des communautés de peuplement dans les territoires occupés par Israël à la suite de la Guerre des Six Jours. Une partie de ces textes n’hésitant d’ailleurs pas à énoncer que les seconds seraient les héritiers des premiers, prolongeant et poursuivant leur œuvre dans un autre contexte.

Cette mise en relation des uns par rapport aux autres, avec l’objectif de s’appuyer sur les actions des premiers pour justifier celles des seconds est très incertaine et s’apparente à l’appropriation d’un héritage indu. En effet, contrairement à ce qui est trop souvent écrit ici et là, ce qui sépare les uns et les autres est beaucoup plus important que ce qui pourrait les rapprocher. Reprenons certaines des différences qui caractérisent ces deux mouvements.

Les différences de contexte :

Lorsque les communautés rurales se sont créées sous le Mandat Britannique, l’État d’Israël n’était qu’un rêve très lointain, voire même une pure utopie, aux yeux de la majorité des contemporains. La vie sur place y était extrêmement rude et tout était à construire : agriculture, industries, services publics, droit, monnaie, santé, défense, culture, écoles, police … la liste est sans fin. Quand on regarde aujourd’hui le chemin parcouru en un siècle par rapport à la Palestine des années 1920, pauvre, sous-développée et gouvernée par l’armée de Sa Majesté, on ne peut que constater une très grande réussite. Ce tour de force a été rendu possible entre autre par l’enthousiasme, la motivation, l’abnégation et le dévouement de beaucoup d’immigrants dont certains étaient imprégnés d’une idéologie en acier.

Ce mental leur a fait accepter le sacrifice d’une vie potentiellement plus confortable pour aller défricher marais et marécages afin de construire des communautés qui s’inscriraient dans l’épopée collective d’un sionisme laïc, démocratique et universel, animé par l’ambition de devenir « une lumière parmi les nations ». Cela dans un environnement très inhospitalier caractérisé par une nature ingrate, des populations arabes alentour menaçantes et agressives ainsi que des autorités britanniques, en charge de l’administration de cet espace, peu encourageantes pour le moins [1], malgré leurs engagements antérieurs. A l’époque, des terrains le plus souvent arides ou marécageux devaient être achetés à leurs propriétaires légaux avant d’être assainis et mis en valeur. Nombre de ces pionniers ont d’ailleurs contracté la malaria dans cette entreprise salutaire mais dangereuse, et beaucoup en sont morts.

Cette manière de faire de ces Juifs sionistes nouvellement arrivés bouleversait les rythmes traditionnels de la société arabe ainsi que l’économie locale de ce territoire, avec des méthodes nouvelles mises en œuvre dans un environnement social qui heurtait profondément les populations locales [2] et celles-ci ont très tôt manifesté une grande hostilité vis-à-vis de ces immigrants. Pour reprendre les termes de Churchill prononcés dans un autre contexte, beaucoup de ces pionniers n’avaient que de la sueur, du sang et des larmes à recueillir d’une vie consacrée à construire ces communautés, mais ils le faisaient volontairement avec un enthousiasme et une énergie, animés par une vision et une destinée qui dépassaient leur personne et leur foyer.

Par contraste, les colons sont venus s’installer dans les territoires occupés après les guerres de 1967 et de 1973, avec toute l’infrastructure d’un État constitué qui leur a quasiment toujours offert un soutien sans faille. Pas grand-chose à voir donc entre les expropriations presque toujours abusives de parcelles en Cisjordanie par rapport aux acquisitions difficiles de terrains auprès de propriétaires légaux, entre l’auto-défense périlleuse des Kibboutzim et le parapluie protecteur d’une armée aguerrie dont bénéficient les colons. Et surtout entre la dureté de la vie des pionniers et les facilités gouvernementales accordées pour ces actions de colonisation :

  • prêts financiers défiant toute concurrence pour de jeunes couples démunis cherchant à s’installer,
  • mise à disposition de toutes les infrastructures modernes : logements, eau, électricité, routes, transport, écoles, services de santé, etc.
  • confort relatif des colons qui parfois ne déménageaient pas avant que l’air conditionné ne soit opérationnel dans leurs nouveaux lieux de vie par rapport à la précarité des pionniers qui devaient tout faire par eux-mêmes,

Bien sûr, il est probable que pour des colons contemporains, le choix de s’installer en Cisjordanie soit une option plus difficile que celle de vivre dans une grande métropole située à l’intérieur de la Ligne verte, mais les difficultés auxquelles les pionniers devaient faire face ainsi que leurs renoncements ne peuvent être mis en parallèle avec des choix de vie bien moins contraignants auxquels les nouveaux colons sont confrontés. Les placer sur un même plan est quelque part une imposture, voire d’une certaine manière une insulte aux premiers et aux sacrifices qu’ils ont consentis pour que le Yishuv puisse advenir et se développer.

Les différences idéologiques :

Les pionniers étaient mus par une idéologie à vocation universelle, avec pour beaucoup le socialisme et la fraternité entre les peuples comme moteur et comme boussole. Au vu des horreurs commises par toutes ces utopies de gauche à toutes les époques, quelque soient les dirigeants qui les ont incarnées (Lénine, Trotski, Castro et surtout surtout Staline, Mao et Pol Pot), on peut à juste titre s’interroger sur les errements idéologiques dans lesquels se sont parfois fourvoyés ces militants qui ont fondé les kibboutzim. Néanmoins, dans le contexte du capitalisme extrêmement agressif du début du 20e siècle, de la boucherie abominable de la Première Guerre Mondiale analysée comme une guerre de nations impérialistes, et dans la foulée des fascismes déjà établis (Italie) ou émergents (Allemagne), on peut comprendre que dans les années 1920 des jeunes de bonne volonté se soient ainsi égarés dans des impasses idéologiques, par réaction à la dureté de l’époque qu’ils traversaient.

A leur crédit, en Israël il y a eu zéro dérive d’importance qui soit de quelque manière comparable aux purges et aux massacres de la Russie Stalinienne ou à ceux de la Chine Maoïste. Et en l’absence d’une connaissance de tous ces faits avérés (famines, goulags, guerres civiles ou révolution culturelle) que l’on a aujourd’hui en tête mais dont on n’avait pas forcément conscience alors, les « bonnes intentions » des pionniers étayées par le don de leur personne ne peut que susciter estime et admiration. D’autant que les condamner pour avoir embrassé ces idéologies, alors même que la plupart des horreurs commises par celles-ci n’étaient pas connues à l’époque est un exercice anachronique et facile de jugement rétrospectif qui s’apparente à la maxime de la sagesse populaire qui énonce que l’on est toujours plus intelligent le jour d’après.

A l’inverse, l’idéologie des colons s’inscrit en faux contre tout universalisme, se confinant dans l’univers étroit d’un culte sans limite pour ce qui a été le berceau de l’univers juif : ce culte étant caractérisé par des dimensions spaciales, archéologiques et religieuses. Pour énoncer les choses de manière concise, les colons ne se préoccupent que des Juifs et de leurs aspirations messianiques. Et encore, dans la plupart des cas ne s’agira-t-il que de Juifs supposés « bons », soit ceux qui sont suffisamment religieux et/ou suffisamment nationalistes aux yeux de juges autoproclamés. Les autres étant de plus en plus souvent qualifiés de traîtres à la patrie, sans autre forme de procès.

L’universalisme, la fraternité entre les peuples ou le désir de comprendre l’autre et de lui laisser une place sont des sentiments totalement absents de l’ADN et du vocabulaire des colons, contrairement aux discours candides mais respectables des pionniers. Faisant systématiquement l’impasse sur plusieurs siècles d’Histoire, les Palestiniens ne sont perçus par ces colons que comme une nuisance dont il faudrait se défaire, d’une manière ou d’une autre. Et tant que ce n’est pas possible, il faut s’en accommoder, un peu à la manière des Indiens d’Amérique du Nord des siècles derniers que l’on a fini par parquer dans des réserves.

Les différences de comportement :

Dans les années 1920-1950, les pionniers ont parfois souhaité se rapprocher des arabes et se sont malheureusement presque toujours heurtés à des fins de non-recevoir. Tant de la part des populations rurales que des élites plus urbaines, et surtout des dirigeants arabes qui se sont livrés à une surenchère destructrice dans le refus total et absolu de voir s’installer et prospérer des Juifs sur cette terre de Palestine. Les différents partis de Gauche pacifistes ainsi que des mouvements tels que Brit Shalom n’ont jamais pu se développer et se déployer à grande échelle, entre autres en raison d’un refus ferme et sans appel des dirigeants palestiniens et de l’absence d’un courant politique analogue dans le camp d’en face.

Ce refus s’est d’ailleurs traduit par un harcèlement arabe violent à l’encontre des petites communautés juives, au point que celles-ci ont très tôt constitué des groupes d’auto-défense pour se protéger. Cependant, si des cas de violence gratuite à l’encontre des villages arabes à l’initiative des Kibboutzim ou des moshavim, sans que ceux-ci ne soient liés à une agression préalable, ont sûrement existé, ceux-ci constituent des exceptions plutôt que la règle. Du reste, ces pionniers avaient suffisamment à faire dans la construction de la société de leurs rêves pour ne pas gaspiller ressources et énergie à des agressions stériles.

Tout différent est le cas des colons où l’on ne compte plus les actes de violence gratuite à leur initiative sur des Palestiniens. Le plus connu d’entre eux est bien évidemment l’infâme Baruh Goldstein qui, en 1974, a massacré à la mitraillette et sans aucune raison des dizaines de Palestiniens dans une mosquée à Hébron. Cet acte d’une rare barbarie est un peu l’arbre qui cache la forêt des violences constantes que doivent subir au quotidien les Palestiniens de Cisjordanie de la part de colons de plus en plus agressifs : cela va de l’arrachage d’oliviers et des tracasseries administratives sans fin aux innombrables dégâts matériels (voitures, maisons, cultures) en passant par des humiliations diverses et variées du quotidien, dont peut-être les plus emblématiques sont les routes ou chemins réservés aux seuls colons et interdits aux Palestiniens. Avec les forts relents d’apartheid qui se dégagent de ces règles d’un autre âge.

Étant entendu qu’il y a également des cas plus extrêmes tels que les assassinats de civils innocents qui, contrairement à ces violences quotidiennes, font parfois la une des journaux; comme cette affaire de 2015 où trois jeunes religieux extrémistes ont sciemment mis le feu à une maison arabe, tuant plusieurs de ses occupants et laissant un bébé gravement brûlé et orphelin.

Hussein Dawabsha (à gauche) est assis avec son petit-fils Ahmad, survivant de l’incendie criminel qui a tué ses parents et son frère de 18 mois, dans le village de Duma en Cisjordanie, le 18 mai 2020. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH/AFP)

Toute cette violence des colons n’a qu’un seul but, parfois clairement affiché, parfois mis sous le boisseau, mais toujours présent : décourager les populations arabes et, autant que faire se peut, les faire fuir au plus vite et le plus loin possible afin de recréer un espace « le plus juif possible » au sein de l’État d’Israël. Que penser d’un tel objectif et d’une telle idéologie qui le promeut ? Celui-ci n’a plus rien à voir avec le fameux slogan des pionniers « Avoda Ivrit », soit le travail juif, qui avait pour but de créer un tissu social industrieux à partir d’une population d’immigrants juifs souvent composée de commerçants pas forcément enclins au travail manuel; et ce dans un environnement arabe très inhospitalier. Là encore, mettre face à face ce slogan par rapport à cet autre « Eretz Israel Hashlema », soit le Grand Israël pour les Juifs, sous entendu à l’exclusion de ses autres habitants, procède d’une manipulation douteuse, malhonnête et malsaine.

La négation de ces différences :

On distingue souvent patriotes et nationalistes en affirmant que les uns aiment leur patrie alors que les autres n’aiment QUE leur patrie, et de ce fait rejettent et affichent de l’hostilité vis-à-vis de ce qui n’en relève pas. Cette distinction peut être transposée dans cette mise en parallèle des pionniers des premiers temps par rapport aux colons de plus fraîche date. Les pionniers, aspiraient à une normalité que leur condition de minorité juive leur déniait dans les pays où ils étaient établis et voulaient bâtir un état inséré dans le concert des nations. Quant aux colons, ils considèrent que leur vocation est de reconstruire quoi qu’il en coûte un pays qui serait une nouvelle instance du Royaume de Judée disparu depuis 2000 ans, en ignorant les réalités régionales ainsi que les quelques deux à trois millions d’habitants palestiniens qui vivent en Cisjordanie.

Comme dans toute appréciation, les choses ne sont jamais en noir et blanc et aujourd’hui il existe certainement des colons respectables alors que l’épopée des pionniers n’est pas non plus exempte de critiques [3]. Mais l’absence de noir et de blanc n’exclut pas la présence de gris clair et de gris foncé …

Il est d’ailleurs curieux que Extrême Gauche et Extrême Droite israéliennes se rejoignent pour assimiler les uns aux autres en les présentant comme les deux faces d’une même pièce. L’extrême Gauche qui remet en cause les fondements du sionisme et de l’État d’Israël s’appuie sur les dérives des colons pour rétrospectivement délégitimer et condamner l’action des pionniers en inscrivant ces deux mouvements dans une même fresque, à leurs yeux délétère, qui condamne sans appel l’idéologie sioniste. L’extrême Droite quant à elle justifie les colonies de Cisjordanie en faisant valoir qu’il s’agit là d’un combat similaire à celui des pionniers, qui le prolonge et le poursuit. Dans les deux cas, justifier ou condamner les uns revient à justifier ou condamner les autres.

Mais en brouillant ainsi les cartes entre pionniers et colons et au vu de l’impasse politique dans laquelle se fourvoie la droite israélienne depuis des décennies [4], ce mélange des genres est très dangereux pour l’avenir du sionisme. Il autorise ainsi la répudiation de l’héritage des pionniers et par conséquent de l’ensemble du projet sioniste au nom des dérives bien réelles des colons israéliens animés par une idéologie qui mécaniquement dénie à une population de trois millions d’âmes un quelconque horizon politique.

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1. Dans une fameuse et inoubliable boutade, Shimon Peres citait la définition britannique, et flegmatique, d’un antisémite : « un antisémite est une personne qui méprise les juifs plus que nécessaire » …

2. Outre les aspects religieux, importants pour les autochtones à défaut de l’être pour les immigrants, que l’on songe par exemple à l’effet produit par l’irruption soudaine de femmes en short travaillant dans les champs dans un paysage social très conservateur …

3. Typiquement, la manière dont ces pionniers majoritairement ashkénazes se sont comportés vis-à-vis des juifs orientaux n’est pas à leur honneur et explique d’ailleurs pour partie la haine farouche de larges pans de la population israélienne pour tout ce qui touche de près ou de loin à une idéologie de Gauche.

4. Malgré son assise électorale conséquente, aucune perspective plausible n’a jamais été proposée par la droite israélienne pour résoudre le dilemme des territoires occupés : soit en finir avec l’occupation pour conserver un État à majorité juive, ou la maintenir et ainsi officialiser à long terme une situation d’apartheid inacceptable qui s’est de fait déjà créée en Cisjordanie. Dans son livre, « Catch 67 », Micah Goodman décrit bien cette impasse dans laquelle cette droite israélienne se fourvoie depuis des décennies.

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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