Alors que la Gay Pride bat son plein à Tel-Aviv, pour la vingtième année consécutive, un nouveau mot est entré dans le vocabulaire politique contemporain. “Pinkwashing” (“laver en rose”). A l’origine, cette expression d’origine américaine désigne le fait pour une entreprise de se donner à peu de frais une couleur rose et sympathique, en se prévalant abusivement de son soutien à la recherche sur le cancer du sein.

Celle-ci est en effet traditionnellement associée, aux Etats-Unis, à la couleur rose. Mais le mot a récemment acquis une signification nouvelle, et tout aussi polémique. Il désigne maintenant l’utilisation que ferait l’Etat d’Israël de la cause homosexuelle pour améliorer son image, largement ternie par “l’occupation” et les affrontements récurrents avec le Hamas dans la bande de Gaza.

Selon cette théorie, très en vogue depuis quelques années dans la mouvance pro-palestinienne, c’est l’ancienne ministre des Affaires étrangères d’Israël, Tsippi Livni, qui aurait eu cette idée géniale. Selon le journaliste et militant Jean Stern, auteur d’un livre sur le sujet*, intitulé Mirage gay à Tel-Aviv, Livni “ancien agent du Mossad, n’ignorait rien des problèmes d’image de son pays.

Elle a mis en place une cellule ‘Brand Israël’, avec des grandes agences… C’est devenu très vite la ville de la fête, la ‘ville qui ne dort jamais’, et plusieurs diplomates leur ont dit qu’il y avait un modèle de ville gay à vendre… A cette époque, il y avait 700 ou 8000 touristes gays étrangers pour la Gay Pride. En 2017, c’était plus de 35 000”.

Cette explication, qui ressemble beaucoup à une théorie du complot (“le Mossad a attiré des gays à Tel-Aviv pour redorer l’image d’Israël…”), peut faire sourire. Mais dans la mouvance LGBT radicale, on y croit dur comme fer. Il suffit de taper sur un moteur de recherche le mot “pinkwashing” pour tomber sur des articles expliquant avec conviction comment Israël a “instrumentalisé les droits des homosexuels”, pour détourner l’attention internationale de ses violations des droits de l’homme.

Selon Jean Stern, ancien fondateur du magazine Gai-Pied, le “mirage gay” consiste à vendre aux Occidentaux une “vitrine gay” de la société israélienne, très différente de la réalité. Cette stratégie s’incarne par exemple dans le phénomène Dana International, la chanteuse trans candidate à l’Eurovision en 1998, qui “donne le top départ d’une imagerie gay nourrie de clins d’oeil orientalisants, qui va compléter celle du soldat de Tsahal, du paysan socialiste du kibboutz ou du steward d’El Al”.

Mais derrière cette campagne de marketing politique, assure Stern, “Israël poursuit avec le gay-friendly ce qu’il a entrepris depuis 1948 : effacer les Arabes de Palestine”.

Cette rhétorique virulente et sans nuance a conquis du terrain dans le milieu le premier concerné : la mouvance LGBT. Tout récemment à Grenoble, lors de la “marche des fiertés” (Gay Pride locale) le 26 mai dernier, un char commercial a ainsi été attaqué par des militants anti-israéliens, au prétexte qu’il diffusait sur un écran géant des vidéos faisant la promotion de la Gay Pride de Tel-Aviv. Voici le récit qu’en fait un compte-rendu publié sur le site militant grenoblois CRIC-Grenoble.info, signé d’un obscur collectif “Transpédégouines contre le pinkwashing en soutien à la Palestine” (ça ne s’invente pas…) :

“Des camarades sont allé-e-s discuter avec les personnes du char pour leur parler du pinkwashing, de la propagande d’Israël, et du fait que passer ce genre de vidéos n’est pas anodin. Ce à quoi à été répondu que : « C’est trop bien Tel Aviv », « J’ai passé les meilleures vacances de ma vie et je fais pas de politique ».

On comprend, à la lecture de ces lignes, le mur d’incompréhension qui sépare les militants anti-israéliens des homosexuels de base, qui font faire la fête à Tel-Aviv et ne “font pas de politique”. Ils se font ainsi, à leur corps défendant, nous expliquent Jean Stern et consorts, les complices de la “politique répressive de l’Etat colonialiste d’Israël”, et de sa campagne de Pinkwashing…

Le conflit israélo-palestinien a ainsi réussi à diviser durablement la mouvance LGBT, qui se déchire désormais autour de sujets en apparence très éloignés de la question gay, comme le conflit à Gaza ou le boycott d’Israël. Dernière victime en date : le festival du film LGBT de Tel-Aviv, dont plusieurs invités ont annoncé leur désistement, apparemment à l’instigation de la campagne de boycott du BDS. Le pinkwashing, on le voit, n’a pas fini de faire parler de lui.

* Jean Stern, Mirage gay à Tel-Aviv, Libertalia 2017.

Par Philippe Karsenty et Pierre Lurçat