Avant de commencer à étudier notre section, voyons où nous en sommes. Balaq, roi de Moab, prend peur (même s’il n’est pas menacé) et demande à Bil’am de maudire Israël. Ce dernier finit par accepter, mais Dieu se révèle à lui par l’intermédiaire de son ânesse et le contraint à bénir Israël.

Auparavant Bil’am a donné un dernier conseil à Balaq : envoyer les filles moabites forniquer avec les Israélites. Ce plan a fonctionné et les femmes étrangères ont poussé le peuple à l’idolâtrie. Un notable de la tribu de Siméon, Zimri, a des rapports sexuels avec une midianite au vu et au su de tous. Pin’has frappe à mort le couple.

Pour introduire cette section sur Pin’has, lisons comment le Rav Munk décrit l’homme : «Les cieux et la terre furent frappés de stupeur devant le geste de Pin’has. Un homme, jusqu’ici inconnu de la communauté, venait de braver l’opinion générale et avait, sans acte ni procès de justice, abattu un homme et une femme. C’était un fait nouveau ! Rien de tel ne s’était encore vu en Israël.»

Regardons le texte

Chap. 25 V. 10 à 18 : « Hachem parla à Moïse en disant : « Pin’has fils d’Elazar, fils d’Aaron le Cohen, a détourné Ma colère de dessus les enfants d’Israël, quand il a assouvi avec zèle Ma vengeance parmi eux, et Je n’ai pas anéanti les enfants d’Israël dans Ma vengeance. C’est pourquoi, tu diras : voici, Je lui accorde Mon alliance de paix. Et elle sera pour lui et sa postérité après lui une alliance d’un sacerdoce perpétuel, parce qu’il a pris vengeance pour son Dieu et qu’il a fait réparation pour les enfants d’Israël ».

Nous comprenons que Pin’has a tué au nom de Dieu. Ce personnage peut être choquant pour le lecteur contemporain car il tue au nom de la religion et s’auto-proclame « vengeur de Dieu.»

Nous savons, après avoir lu les dernières sections, que Pin’has a mis un terme aux terribles ravages d’un fléau qui a emporté 24 000 âmes, en punition de la débauche commise avec les femmes moabites et midianites. Au lieu de remercier Pin’has et de le féliciter pour sa bravoure, le peuple l’accuse d’un crime gratuit.

Pour Rachi, lorsque Dieu parle de « vengeance » nous devons comprendre « jalousie ». Ainsi, dans son commentaire Rachi nous explique que la jalousie est la réaction de celui qui s’aperçoit qu’un autre s’arroge ce qui lui revient de droit. Dieu est « jaloux » lorsque les enfants d’Israël vouent un culte aux idôles, parce qu’ils accordent à d’autres la fidélité qu’ils Lui doivent.

Pour le Rav Feinstein  le terme « parmi-eux » est important: « Cette expression nous enseigne que même lorsqu’une action radicale s’avère nécessaire, comme dans le cas de Pin’has, le zélateur doit se considérer comme étant au milieu du peuple : il ne doit pas y être par la colère et la haine, mais par l’amour. »

Ces versets nous amènent à la question suivante : peut-on utiliser la violence au nom de la religion ?

En lisant le Talmud nous apprenons que les sages étaient sur le point d’excommunier Pin’has : Talmud de Jérusalem, Traité Sanhedrin, chapitre 9 : « Pin’has a agi sans l’assentiment des sages. Rabbi Youda fils de Pazi dit : les sages étaient sur le point de l’excommunier lorsque l’Esprit Saint surgit en disant : « je lui donne mon alliance de paix, lui et sa postérité posséderont l’alliance de la prêtrise à jamais. » »

Nous pouvons lire dans le traité Zeva’him 101-b : « Rabbi Hanina dit : Pin’has n’a été nommé prêtre que lorsqu’il tua Zimri. Rav Achi dit : Pin’has n’a été nommé prêtre que lorsqu’il établit la paix entre les tribus. »

Nous voyons par ces deux commentaires que même si la Torah approuve Pin’has pour son acte de vengeance commis de sa propre initiative, violant ainsi les normes conventionnelles de la justice, la question est loin de faire l’unanimité parmi les sages du Talmud.

La réponse à la question que nous nous sommes posés sur la violence se trouve peut-être entre l’explication de Rabbi Hanina et celle de Rabbi Achi.

La paix amène quelquefois à faire des sacrifices : l’histoire nous a montré qu’il faut à certains moments éliminer une personne pour que l’harmonie règne de nouveau. Prenons un exemple concret : une personne prend un avion et ses passagers en otage. Le preneur d’otages veut faire exploser l’appareil au-dessus d’une ville. Si un passager neutralise le « terroriste » en le tuant, la société ne pourra qu’être reconnaissante envers ce passager même s’il a tué.

Dans le cas de Pin’has, nous sommes dans une même situation : en envoyant des femmes forniquer avec les hommes du peuple hébreu, Balaq veut la destruction de ce dernier. Pin’has, en tuant ce couple a sauvé le peuple.

Nous devons faire attention à certains qui pourraient se prendre pour Pin’has car tout le monde n’est pas Pin’has. En effet, nous voyons de plus en plus, et dans toutes les religions, des illuminés qui sont prêts à tuer pour imposer leur religion. Ces illuminés veulent souvent tirer profit de leurs méfaits.

À ces extrémistes de toutes religions, nous devrions faire lire Antigonos qui prônait un service de Dieu totalement désintéressé : Mishna traité Avoth chapitre 1, Mishna 3 : « Antigonos, homme de Souko, a reçu de Simon le juste, il disait : ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître pour recevoir une récompense, mais soyez comme des serviteurs qui servent le maître afin de ne pas recevoir de récompense, et que la crainte du ciel soit sur vous. »

Rabbi Obadia de Bartenoura nous enseigne ce qu’est une récompense : « il s’agit de ce qu’un homme donne à celui qui le sert, sans qu’il soit tenu de lui donner, par exemple ce que donne un homme à son enfant, à sa femme ou à son serviteur pour l’agrément que ce dernier lui a occasionné. La Michna enseigne que l’homme ne servira pas son créateur même dans l’espérance d’une telle récompense, mais il Le servira seulement par amour. »

Pour conclure, je souhaite partager avec vous une phrase de Vaclav Havel qui se méfiait de certains illuminés qui même s’ils ne tuaient pas physiquement, pouvaient être aussi dangereux par leurs paroles et écrits.

«Il est toujours payant de faire preuve de méfiance vis-à-vis des mots, de les surveiller, et on ne sera jamais trop prudent dans ce domaine. On gâche moins de choses en se méfiant des mots qu’en leur accordant une confiance excessive. D’ailleurs n’est-ce pas justement là, dans la méfiance face aux mots et dans la dénonciation des horreurs qui peuvent discrètement sommeiller en eux, que réside la mission la plus spécifique de l’intellectuel?»

Chabbat chalom à toutes et à tous