Philosophie de la Shoah est le titre du 4 ème ouvrage de Didier Durmarque, professeur de philosophie au lycée Les Fontenelles dans l’Eure.

Cet essai se présente comme une œuvre majeure, à la fois pour la philosophie et pour la Shoah, puisqu’il concentre vingt ans de recherches sur la question et qu’il aboutit à une théorie originale, voire novatrice, non pas dans son énonciation, mais dans son approche structuraliste: la Shoah comme événement inaugural de la modernité, comme origine et fondement.

Ce nouveau prisme est instauré par cette « quatrième castration de l’humanité » dont parle l’auteur, qui vient s’ajouter aux trois blessures narcissiques développées par Freud dans Introduction à la psychanalyse. Elle est définie par la chute de la raison dans le déraisonnable.

Lorsqu’on demande à l’auteur les raisons de cette croisade philosophique, les raisons de cette motivation si particulière, il répond toujours simplement « pour ces 6 millions d’âmes » et on ne voit pas vraiment ce qu’on pourrait lui répondre. «Il est difficile  d’exister après la Shoah», insiste-t-il.

En s’appuyant sur des sources référencées et constamment citées, et notamment les travaux d’Adorno, Heidegger, Arendt, Fackenheim, Benny Lévy, auxquels s’ajoute la littérature des camps de concentration et d’extermination, dont Primo Levi, Pahor, Rousset, Borowski, Kertész, Hilsenrath, l’auteur fournit un travail consciencieux qui veut montrer l’omniprésence de la Shoah sur notre modernité.

La synthèse des études sur la Shoah conduit l’auteur à une réflexion propre qui souhaite montrer que la Shoah n’est pas événement historique révolu, mais un fondement pour une sociologie, une anthropologie, une esthétique, c’est-à-dire une réflexion sur «les dires» de la Shoah, et une métaphysique qui renouvelle la question de l’être à la lumière noire de la Shoah.

La Shoah comme comme fondement

La Philosophie de la Shoah veut dépasser la Shoah comme événement historique, qui a tout donné de lui-même. Il s’agit d’en faire un problème, de passer de l’impossibilité de connaître la Shoah en tant que telle à la problématisation de celle-ci. Si l’on considère que seule la littérature a permis d’approcher la Shoah, ou que seul l’art a été capable de la représenter, un champ de pensée est resté stérile: celui de la philosophie.

Cette coquille vide, cette absence de représentation devient le point de départ fécond de ce travail. «Toutes mes lectures historiques et surtout ce qu’on appelle « la littérature des camps » me poussent inévitablement à concevoir que ce qui est en jeu ici n’a pas été pensé.»

La raison comme castration

Alors que Les Lumières font de la raison le seul point d’attache tangible pour la réalité, la raison comme optimisation des moyens culmine à toutes les échelles d’exécution de la Shoah.

L’auteur explique que la Shoah est l’avènement de la raison contre elle-même, l’apogée de la raison qui est à son ultime étape et se dénature. « Il y a dans la relation de la raison comme raisonnable à la raison comme ratio, comme technique et exploitation d’un fond naturel, quelque chose qui conduit à repenser radicalement notre relation au monde. ». Dans notre rapport à l’économie, au travail, à l’administration, au langage et même à la question du sens de l’existence, quelque chose se montre de ce renversement étudié par l’œuvre.

Cet essai qui pénètre les profondeurs de la question est salutaire. Son approche est structuraliste et s’inscrit dans la tradition philosophique, tout en introduisant la Shoah comme fondement d’une manière entièrement novatrice.

[Philosophie de la Shoah, Edition l’Âge d’homme,  160 pages.]