Il est des destins qui sont nécessairement tragiques, même lorsque leurs débuts ne laissent rien entrevoie de leur fin ignominieuse. On peut en dire autant de Philippe Henriot, héros tragique d’une cause perdue d’avance puisqu’elle impliquait une trahison de la France au cours de l’Occupation, années au durant lesquelles certains Français commirent l’irréparable : trahir la cause nationale sacrée et se mettre au service de l’occupant nazi, avalisant sa cruauté, ses haines racistes recuites, son antisémitisme et sa volonté hégémonique.

Comme toujours, à l’origine, rien ne prédestinait cet homme, mesurant près de deux mètres de haut (c’était bien là son unique grandeur), à un quelconque destin national ni à une trahison de si grande ampleur. Ni son extraction sociale, ni sa formation intellectuelle.

Il n’avait personne de qui tenir ; il se destinait à une modeste carrière de professeur de langue anglaise dans un petit établissement privé de province, affilié à l’école libre, c’est-à-dire catholique ; on en était au lendemain du vote de la loi de séparation de 1905 qui avait si injustement mis les catholiques et leur hiérarchie religieuse sur la touche. Cette mesure vivant à combattre un certain cléricalisme fut étendue, sans raison ni réel discernement, au culte catholique en soi, ce qui ne manqua pas de provoquer de légitimes réactions d’auto-défense.

Nous venons donc d’évoquer l’une des toutes premières causes de l’engagement passionné de Henriot, et qui va déterminer la suite de sa vie : la défense des valeurs chrétiennes et le système d’enseignement à son service.

Philippe Henriot naquit dans une modeste famille française de province, avec des ancêtres paysans, bien enracinés dans leur terroir. Il fit des études convenables, sans être super brillantes, mais il impressionna tout de même ses professeurs par sa vivacité d’esprit et son goût de l’étude.

Nous verrons infra que cette éloquence et cette culture classique compteront beaucoup par la suite lorsque ses prises de parole, au cours de rassemblements catholiques, furent repérées par un ecclésiastique, l’abbé Daniel Bergey, député girondin ayant une audience quasi nationale en raison de son engagement en faveur de son église.

On ajoute volontiers un hobby, un passe-temps ou une passion qu’il gardera, même lorsque il sera devenu le ministre de la propagande de Pétain et à la solde des Allemands : son amour des papillons, de tous les papillons du monde. Un fait illustre bien cela : Lorsqu’il sera en visite officielle dans l’Autriche de l’Anschluss, il fera réveiller en pleine nuit, un vieillard qui partageait la même passion que lui… afin de s’entretenir avec lui. C’est dire !

Comme toujours, c’est une rencontre qui transformera le cours d’une vie promise à un certain ennui, tant l’existence de Henriot était terne et dépourvue de tout relief. Non point que l’homme fut dépourvu de toute ambition mais simplement parce que ni ses origines ni son mariage ne lui offrirent une ouverture telle qu’il pût sortir de son milieu et viser plus haut. La rencontre avec l’abbé nommé plus haut allait changer le cours de son existence.

Mais comme tous les êtres humains vivant dans ce monde, le jeune homme ne fut pas épargné par le sort et eut à souffrir d’au moins deux drames de nature certes inégale mais d’un poids assez singulier : le premier drame fut la défection de son père qui quitta sa mère pour aller vivre sa vie ailleurs, et le second lui épargna l’enrôlement dans l’armée lorsque la Grande guerre éclata. Il le vécut très mal.

Les médecins militaires le jugèrent inapte au service actif et le réformèrent : il était pourtant de grande taille mais sa maigreur et les séquelles d’une pleurésie, ou d’une diphtérie (jadis très répandue) l’éloignèrent durablement des casernes, voire du front. Ce fut très lourd à porter car, quand on le voyait dans les rues de son bourg, apparemment en bonne santé mais en tenue civile, on ne pouvait s’empêcher de penser que c ’était un planqué ou un embusqué…

La chose lui sera maintes fois reproché du haut de la tribune de la chambre : (dans quelle tranchée étiez vous Monsieur Henriot, lorsque d’autres se battaient pour la patrie ?). Et pourtant, de tels reproches qui, en d’autres temps, stoppèrent tout net des carrières autrement plus prometteuses, ne produisirent aucun effet déterminant dans son cas… Le soutien de l ’abbé Bergey ne varia point devant de telles accusations.

Ayant été sensible au potentiel de ce petit angliciste de province (une bourse lui avait permis de séjourner dans la campagne anglaise durant une année) qui charmait son auditoire et savait le tenir en haleine, le dit abbé commença par l’introduire dans tous les cénacles dont l’enjeu était la défense des intérêts catholiques dans une France, profondément divisée quant au maintien ou, au contraire, à l’escamotage de son héritage spirituel puisqu’elle est la fille aînée de l’église.

Petit à petit, mais de manière systématique, l’abbé céde des postes au petit professeur, au point de lui céder même sa circonscription girondine. Evidemment, un tel empressement autour d’un nouveau candidat totalement inconnu du grand public ne manqua pas de susciter des jalousies, des rivalités et même des malveillances visant à éliminer Henriot et à se présenter à la députation à sa place. Mais c’était sous-estimer la confiance que l’abbé avait investi dans son protégé : au moment crucial, il mit sa démission dans la balance, ralliant tous ses fidèles à la candidature de Henriot lequel finit par être élu. Mais ce ne fut pas une promenade de santé.

Dans l’intervalle, l’homme avait tâté du journalisme et comme il avait, outre un indéniable talent oratoire, de grandes facilités d’écriture, il prit goût à l’exercice et se mit à rédiger moult articles, études et poèmes.

Sorti de sa province aux mœurs un peu étriquées, Henriot déploie son talent d’orateur à la Chambre. Il fait sensation mais il fait aussi scandale. Nul n’aurait prévu que cet homme ferait de la tribune parlementaire un lieu où l’on peut dénoncer les scandales financiers, la malhonnêteté de certains collègues corrompus, bref tout ce qui contribua nettement à dénoncer le parlementarisme durant l’entre-deux-guerres. Je ne peux pas, dans le cadre d’un simple compte rendu, déjà bien long, évoquer toutes les attaques, toutes les mises en cause, toutes les dénonciations de Henriot à l’encontre de ses collègues…

Mais les années trente vont permettre l’envol de ce député atypique. Il sut mettre à profit toutes les ouvertures offertes par son protecteur, au point même d’oser viser le poste de maire de Bordeaux ! Voire plus haut, puisqu’il caressa un jour l’idée de devenir président du conseil, alors que la France avait été vaincue et asservie par l’Allemagne nazie et que le pétainisme battait son plein. Voyant que Pétain appelait à la présidence du conseil P. Laval, il se dit qu’après tout, il aurait les mêmes capacités à diriger le pays puisqu’il était arrivé à faire tomber le premier cabinet Chautemps…

Cela n’eut jamais lieu mais l’étoile de Henriot se mit soudain à briller lorsque Laval et Pétain (qui ne l’aimait guère) décidèrent en fin de compte de lui céder un ministère, celui de la propagande, situé rue de Solferino, à un jet de pierre de l’ambassade d’Allemagne (Hôtel de Beauharnais), où le 29 juin 1944 un courageux commando de résistants mettra fin à la vie d’un homme qui calomniait, deux fois par jour, sur les ondes, la France éternelle et le général de Gaulle. Il insultait chaque jour que Dieu faisait tous les patriotes qui prenaient les armes pour chasser l’occupant nazi.

Les ravages qu’il causait par de telles prises de parole finirent par attirer l’attention de la France libre repliée à Londres. Et la décision fut prise de mettre fin à ses agissements en le neutralisant. L’auteur de cette belle biographie, Christian Delporte (Flammarion) relate la formation du commando, sa mise en œuvre du plan déployé pour surprendre le ministre de la propagande dans sa petite chambre à coucher dans son ministère…

Seule ombre au tableau dans cet acte de salubrité publique et de restitution des vertus morales, l’infâme propagandiste pronazi fut mis à mort sous les yeux de son épouse… Les résistants n’avaient pas prévu un tel scénario… Cette dame ne méritait pas de vivre un tel événement tragique faisant d’elle une veuve et de ses enfants des orphelins de père…

A la lecture de cette belle biographie d’un homme qui avait tourné le dos au vrai patriotisme, j’ai appris des choses qui m’ont bien étonné… J’ai vu des noms de gens que je croyais absolument cachers au sujet du racisme et de l’antisémitisme. Et puis quelle époque trouble. Avec des acteurs qui le furent tout autant.