Ainsi donc Philæ (prononcer « filé ») s’est posée. Philæ, nom grec latinisé qui signifie « aimé » est une ville antique égyptienne du premier nome (circonscription administrative dans l’Egypte ptolémaïque) de Haute-Egypte, dit « du Pays de l’arc (ou du Pays de Nubie) qui abritait un temple dédié à la déesse Isis, qui n’avait pas encore succombé aux charmes de l’Etat islamique (lui aussi polygame). Sa construction commence sous l’un des derniers pharaons égyptiens, et s’achève sous la domination romaine. Bref, un vaste programme immobilier. Rien de nouveau sous le soleil.

Dans les troubles profondeurs du fleuve qui vit en sa surface tant de barges de cèdre de Phénicie chargées des pierres qui servirent à l’édification des temples et des stèles halées par des cohortes d’hébreux nourris au gigot de bœuf et à la purée de seigle-carotte assaisonnée de quelques coups de fouet de roseaux cueillis dans l’argile du Delta, le petit vaisseau-mère Rosetta lancé par Champollion, décrypteur de la diplomatie égyptienne avant le printemps arabe et l’hiver coranique, poursuit son orbite près de sa fille électronique qui apprend à marcher à distance grâce aux terriens en ballade du dimanche au Parc des Etoiles.

Donc, aujourd’hui la bonne nouvelle est tombée : la sonde greco-latine Aimée s’est arrimée vaille que vaille sur le sol pentu et sili-carboné de la comète Tchoury. Elle a commencé à percer, comme le dard d’une tique sur la peau de la Constellation du chien, les mystères de nos origines pour remonter l’ADN de notre Terre jusqu’avant qu’elle fut un magma de ferrailles en fusion bombardée d’oligo-éléments, de gaz hydrogénés, d’acides et de métaux rares avec lesquels j’écris ces lignes 2.0. Elles finiront dans les oubliettes interstellaires dans moins d’une minute du temps universel, à peine une poussière du temps-lumière, une nano-milliseconde de temps divin. En-deça, c’est l’insondable Eternité.

Si tout va bien, nous allons enfin savoir comment nous avons pu passer du stade cellulaire (auquel nous sommes de retour) au stade oral puis du stade oral au stade du Vel d’Hiv en si peu de temps, et pourquoi, malgré leur extinction supposée à cause d’un autre envoi cosmique en recommandé, tous les diplodocus n’ont pas disparu, en dépit de leur refus de muter en mammifères bipèdes doués de raison. C’est un mystère qu’il faudra élucider. Mais en aurons-nous le temps ?

Il faut moins de trente minutes aux ingénieurs de l’ESA basés à Darmstadt (Allemagne unifiée) pour émettre et recevoir les données depuis la poussière d’étoile que pour la première fois l’humain, que la mathématique céleste moins complexe que celle de la paix entre les peuples rend toujours plus audacieux, foule de ses baskets robotiques.

Sur terre, il faut beaucoup plus de trente ans à un optimiste pour émettre et recevoir toutes les données permettant d’infléchir le cours de l’histoire qui décidément, sur la lointaine comète orientale (selon la Via Lactæ), refuse obstinément de s’arrimer à la croûte feuilletée et accidentée de la Terre sainte.

Rétive à se laisser emprisonner dans les barbelés de l’Histoire, la comète « Terre sainte » se refuse à toute approche globale et brutale. Les lois inertielles en environnement anatmosphérique étant ce qu’elles sont, la faible gravité et la forte attraction s’annulent. Il faut donc s’y poser avec douceur sous peine d’être réexpédié en apesanteur au fond de la mer Rouge et attendre, pour en ressortir, qu’un corbeau en orbite, épuisé, transmette l’heure de la prochaine marée basse au centre opérationnel du projet NOAH (Navigation Occidentale en Atmosphère Hostile). Mais Philæ n’est pas un corbeau. Ni une colombe. C’est une pierre lancée dans l’espace et dont on sait qu’elle ne reviendra pas.

Malgré les résolutions, ordonnances et autres votes unanimistes en faveur d’un Etat sans gouvernail qui fait tout pour s’écraser au sommet du Sinaï avec tout son peuplement, la comète européenne vogue son chemin vers un soleil dont nul ne sait s’il est celui du début de la fin ou celui du commencement.

Ce qu’on sait c’est qu’il attire, brûlant d’un implacable désir, tout corps plongé dans sa banlieue gravitationnelle. Ce qui a même pour effet de courber la lumière et de rendre le temps élastique. Les juifs, qui ont du patienter en orbite d’attente en plein désert du firmament avant de labourer la Terre promise en forgeant leurs épées en socs et herses de charrue, le savaient déjà (Qohélet/Ecclésiaste ch.3).

Sur son soleil noir, friable, dur et froid, Philæ en panne de batteries entre en hibernation. Comme l’Europe qui voit ses joyeuses manifestations de solidarité pacifiques antisémites douchées par la pluie et les premiers frimas. -200°C à l’ombre et -100°C au soleil, ça vous gèle l’envie de protester contre la versatilité des températures et des opinions.

Pour recouvrer l’énergie nécessaire à l’accomplissement de la mission de paix, il faudra attendre quelques décades, le temps que le fleuve de nouveau envahisse son delta et retrouve l’étiage suffisant pour permettre sur ses berges le débarquement des lourdes pierres qui serviront, une fois taillées et calibrées, à l’édification du Temple nouveau de la paix mondiale à laquelle pourront se joindre l’Ukraine et Jerusalem qui ont en commun d’avoir leur orient comme diviseur. La prochaine Arche-vaisseau Mère ne sera pas seulement spatio-atemporelle. Elle devra aussi être munie d’un GPS et d’un radar de recul.

Car si dans l’espace l’envers vaut l’endroit – et on se demande comment Dieu a fait pour y trouver le Nord pour toucher Terre – c’est l’enfer qui vaut le détour ; et tout se résume toujours aux points cardinaux. Si bien qu’on se demande aussi comment l’Humain gravide et assailli de lourdes pensées, a pu y trouver la légèreté de décoller de lui-même.

Pendant ce temps, la pierre Rosetta tourne toujours autour du pot de fer, ne bénéficiant que d’un créneau de 20 minutes de temps solaire pour capter les hoquets de son rejeton condamné à dormir dans le noir, isolé de la civilisation numérique, loin de toute présence réelle. Là-haut, pas de veilleuse, pas de berceuse. Il faut grandir seul et économiser ses piles et ses larmes et avoir la foi qu’une prière, une seule au moins, ait quelque chance d’être entendue.

Mais dans sa course inexorable vers notre astre nourricier et qui éclaire la nuit des temps, Tchoury, comme un grain de poussière seul sous un lit qu’un contemplatif farfelu s’amuserait à grossir quelques millions de fois, commence à éructer. Déjà, Philæ tremble et rote. De son cerceau photovoltaïque, il appelle le vaisseau mère qui n’en peut plus de parcourir, éperdu, le vaste centre commercial spatial à la recherche de l’étourdi égaré dans l’infinité des rayons.

A peine le temps de se retrouver et la comète, emportant avec elle dans un panache splendide et mortel comme l’orgueil, l’âme des rois de l’Egypte défunte nantis de leurs colifichets préférés, fonce inexorablement vers l’insatiable dieu Rê qui se fiche pas mal de tanner le cuir des humains et de générer des dividendes touristiques aux Etats en guerre et médicaux aux dermatologues en congrès.

Son cœur glacé de méthane, renfermant avec lui les secrets des acides aminés qui nous constituent (qui ne sont pas des produits toxiques pour l’éradication des chats) fond et se volcanise en d’immenses geysers de fumées puantes, de neige sulfurisée. Son sol se boursoufle et enfle comme le ventre d’une biche haletante, affolée, mettant bas à l’abri d’un taillis obscur.

Et depuis l’Europe et les Etats-Unis, le casque-micro boulonné sur la cervelle en fusion, on observe au télescope le peuple d’Israël expédié en éclaireur à perpétuité et rendu à son antédiluvienne réputation d’éternel nomade balladé par l’Eternel, à qui on avait dit pourtant qu’il aurait le chauffage, le feu et l’eau gratuitement et à profusion et qu’il serait le pionnier héroïque d’un monde nouveau, et inconnu, foncer vers son point de fusion avec l’astre qui devait être, sur le catalogue consultable sur internet, son luminaire du jour en promotion.

Avalant Tchoury, Philæ, et les minces sédiments de vie qui pouvaient nous détailler en quoi la Terre nous a été promise, et nous rendre fort et vaillant le seul peuple qui aurait pu en rapporter le récit, l’Astre vorace en énergie et propagateur de la soif et de la vie, prend tout, jusqu’au souvenir, dans un rot de feu dont les ondes se propagent jusqu’à la barrière protectrice de nos algorythmes idéologiques. Puissance invincible du voile atmosphérique humain qui cache tant de vérités en cours de révélation !

Rosetta, donc, reviendra seule au terme d’un voyage de 10 ans, le temps pour un embryon de savoir compter jusqu’à 1000, avec dans son cabas, un quignon de pain sidéral et un peu de buée cosmique dans laquelle, on l’espère, demeureront quelques enseignements d’une vie qui fut la nôtre.

Quelque part en Egypte, perdu dans les sables découverts par la fin du déluge, Champollion cherche au milieu des vestiges de roues de char faussées par la conscience réduite à sa première syllabe, la pierre où le soleil a gravé un message sur notre destination et nos origines. La plume noire d’un corbeau, frissonnant sous le vent, est accrochée dans la fente d’un rocher. Pas de colombe en vue, encore.

Les ingénieurs de l’ONU, qui ne font pas dans l’ornithologie, sont passés à autre chose. Ils s’étreignent et sablent le champagne à la santé de la paix enfin recouvrée grâce aux vertus du brain-storming et longue vie à ce tout nouveau créneau scientifico-judiciaire, ouvert par les formidables retombées de cette mission : la « prévention des risques majeurs de collision cométaire ». Ouf ! On respire.

Vive Philæ qui dans sa mort nous a épargné des fatales poussières et nous a permis la substantielle économie de risquer notre peau à chercher ici-bas, à la vitesse de la charrette tractée par un âne, la voie obscure et tortueuse de la sagesse.