Le rire – il “châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès” – Bergson le voit, ce regard incisif d’un instant sur le monde, frappant comme un coup de gong, déjouant la tension en un éclat sonore.

Qu’il soit le propre de l’homme semble lui donner tous les droits: le rire est – et doit être ? – rire de tout. On l’a dit malmené aux moments où, mécontent de sa tournure, on l’interdisait. Aussi ai-je surpris des indignés, outrés de la sentence faite à Dieudonné, crier à la fin de la démocratie dans cette France où l’on en venait à faire taire le rire même à coup de censure illégitime.

J’entends alors qu’on devrait pouvoir rire de tout, que les juifs ont peur de leur ombre, que le mot Shoah est proscrit hors de son autel de sanglots, voire même que la France se noie dans un complot sioniste sacrifiant la liberté de la dérision à de sombres projets.

Sont alors cités Desproges, Gainsbourg, déjà moqueurs des juifs mais dont jamais les voix n’ont été étouffées.

J’entends ces arguments colériques et une partie de moi les voudrait vrais, tant ils effaceraient la complexité d’une situation floue, définiraient les gentils et les méchants, qui a raison et qui a tort. Dieudonné serait finalement un Céline oppressé, dont jamais les opinions de personne civile ne devraient faire taire l’art. Face à lui, l’État, monstre d’interdits, décapiterait les libres penseurs à la moindre incartade. Ce tableau clair a enchanté de nombreux révolutionnaires en puissance, enorgueillis de ce qu’ils considèrent comme une profonde et subtile réflexion.

Ce n’est pas le rire que Dieudonné utilise

Pourtant, lorsque la réflexion s’abat sur Dieudonné qui rit, transparaît un tragique constat : il ne rit pas.

Ce rire menteur n’a pas pour cause les avis tranchés que l’on prête à l’humoriste – si j’accorde au locuteur un effet sur le discours, mon support, ce magazine, me discrédite et me refuse l’argument des intentions cachées. Ce que Dieudonné pense vraiment, laissons le de côté pour l’instant.

Peut-être attendez vous alors que je me lamente plutôt sur le contexte d’un monde au lendemain de la Shoah, dont les oreilles se ferment à un rire sans mémoire. Mais si le rire n’est jamais extrait du système symbolique auquel il se réfère, je reste partisane de la possibilité de rire de tout.

Alors, que haïr des mots de Dieudonné si je ne veux ni le dire antisémite, ni invoquer l’Histoire ?

Sa véritable force, mais également sa faute morale, sont d’abuser du langage. Par cet abus, il construit, dangereusement, de fausses vérités. Façonnées au coeur même de son discours, on ne les questionne pas. Dieudonné, au lieu d’utiliser l’humour comme un contre-pouvoir, en use comme un pouvoir.

Du rire libre au rire comme pouvoir

Reprenons : acerbe, le rire est libérateur, repense les évidences avec une puissance dont on ne mesure pas l’importance.  Jean-François Lyotard savait le dire: “L’humour se tient dans l’affirmation des tensions”. Contrairement à l’ironie, qui nie les significations, l’humour les relève, les pointe du doigt et ainsi, les discrédite. Contre-pouvoir par excellence, et en ce sens hautement politique, c’est dans l’humour que se fait le questionnement de l’infra-ordinaire, de ces choses que l’on accepte sans vraiment les remarquer. Il met à nu ce que la réflexion ne parvient pas à déchiffrer.

Ainsi, lorsque Coluche annonce “C’est l’histoire d’un mec, normal, blanc”, il souligne la tension de l’identité nationale en France, se l’approprie et la détourne. De même, si Pierre Desproges lance “On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle”, c’est une tension antisémite qu’il relève habilement et dénonce.

Dieudonné, en revanche, crée lui-même la tension qu’il semble dénoncer. Dans son sketch avec Robert Faurisson, on peut entendre:

“Je vous vois donc naturellement préoccupé par la Shoah dont nous entendons parler matin, midi, l’après midi, le soir, la nuit … Mais est-ce suffisant ? Je vois des gens aujourd’hui sur les plages, qui sont là, font des pâtés de sables, et ils ne songent pas à la Shoah. C’est préoccupant. C’est franchement alarmant. »

La tension d’une supposée saturation de discours sur la Shoah se dessine ici. Mais cette tension n’existe pas.

Dieudonné l’invente et la glisse sournoisement dans son texte comme une vérité incontestée. Il n’y a pas de tension dans la Shoah. En déceler une – sur la gravité, ou sur un trop-plein de larmes – c’est dénaturer le mal, le refuser, en annihiler l’ampleur. La Shoah est ce qu’elle est, brute, terrible, tragique. C’est la même fausse tension que l’on retrouve dans les paroles de l’absurde “Shoahnanas”, où la phrase “il ne faut pas oublier, il y a moyen d’un petit billet” cristallise le cliché érigé en vérité. De même, le procédé se répète inlassablement dans les rapprochements grossiers entre le massacre des juifs et la politique israélienne, dont les coutures sont si apparentes qu’il semble aberrant que Dieudonné puisse encore se glorifier d’être subversif.

Inventer des vérités pour pouvoir les dénoncer : c’est la subtile parade de Dieudonné. Bien loin de rire du monde autour de lui, il le fabrique de ses mots choisis pour insinuer avec aplomb les idées qu’il inflige. Il est temps de réaliser qu’il est dérangeant que ses rapprochements vulgaires soient admis sans plus d’interrogation. En 1977, Bourdieu théorisait le “pouvoir symbolique” : un pouvoir, au creux du langage, au coeur de la solidité d’institutions comme la nation ou l’éducation, qui donne forme à nos croyances et à nos représentations. Plus insidieux que n’importe quel pouvoir, il est difficilement observable car profondément ancré. C’est contre le pouvoir symbolique que le rire agit, le décryptant avec grâce. A l’inverse, Dieudonné, en faisant mine de le démasquer, le construit un peu plus. Bien loin d’élever la voix contre l’ordre établi, il dessine avec ardeur les cadres de la pensée qu’il impose.

Il enlève à l’humour sa force de dénonciation vraie. La différence est subtile, nichée au sein des mots, dans leur agencement, entre deux soupirs. C’est ce tragique détournement que l’on censure chez Dieudonné, refusant avec raison sa propagande dissimulée.