En ces temps (minables) de réforme de l’orthographe du français, je vous déconseille vivement de chercher dans votre dictionnaire l’adjectif contenu dans le titre de cette petite chronique hebdomadaire ! Vous perdriez votre temps car il s’agit d’une invention prenant sa source dans la langue des meilleurs amis des Juifs, je veux parler des Ashkénazes.

En yiddish donc, il s’avère que tout ce qui concerne la confection et le commerce des tissus est réuni sous le nom de schmates qui vient lui-même du polonais szmata signifiant « chiffon ». Il arrive parfois que le mot désigne une marchandise de mauvaise qualité.

Les Juifs, qui sont enclins à penser que leur peuple comporte les meilleurs médecins, chirurgiens et spécialistes de toutes sortes, ont trouvé une nouvelle spécialité dans laquelle, à la vérité, ils excellent : la « schmatologie ». Ça fait quand même plus sérieux de dire : « Mon fils, il en est ine grande schmaatologue » que de dire : « Mon fils, il en est ine taailleur » !

Mais ce n’est pas tout. Pourquoi, me direz-vous, nous parler de tailleurs (ou de schmatologues) alors qu’on est très loin du salon du prêt-à-porter (l’une des trois grandes fêtes juives avec Rosh-Hashana et Yom Kippour) ? Eh bien, c’est parce que la parasha que nous lisons cette semaine dans la Torah (Exode 27:20 à 30:10) – Tetsavé – nous y incite, puisqu’elle est tout entière consacrée aux … vêtements du grand prêtre et des prêtres ordinaires à l’époque de Moïse et au-delà.

Comme quoi les considérations vestimentaires étaient déjà un des soucis majeurs du peuple juif bien avant que Georges Ulmer, dans les années 50, ne chante son fameux « Schmile », chanson dans laquelle un vieux père juif venait visiter son fils devenu ministre et, sous les ors de la République, critiquait la coupe de son costume en la comparant à celle de son voisin !

Je pense qu’il est temps maintenant de revenir à des choses plus sérieuses. Je vous citerai d’abord les quelques versets de la parasha de cette semaine sur lesquels j’appuie ma réflexion. « Voici les vêtements qu’ils (les artisans) feront : un pectoral, un éphod, un manteau, une tunique brodée, un turban et une ceinture. Ils feront des vêtements sacrés pour ton frère Aaron et ses fils, afin qu’il exerce Mon sacerdoce. Ils emploieront l’or, la pourpre violette et écarlate, le cramoisi et le lin fin » (Exode 28:4-5).

La raison d’être de ces vêtements est triple. La première, c’est qu’ils représentent l’attribut du sacerdoce. La deuxième, que leur splendeur impose le respect de la fonction de ceux qui les portent. La troisième, que chacune des parties de ces vêtements symbolise une fonction expiatoire par rapport à un péché particulier.

Reprenons ces trois points. Les vêtements spécifiques à la fonction sacerdotale. Maïmonide, dans son Mishné-Torah (lois sur les instruments du sanctuaire, 10:4), déclare « qu’un grand-prêtre qui servirait avec moins que les huit vêtements rituels, ou un simple prêtre avec moins de quatre, mérite le nom de « dénudé » ; son service est impropre et il est passible de la mort céleste. […] Tant que leurs vêtements sont sur eux, leur sacerdoce est sur eux ; si leurs vêtements ne sont plus sur eux, leur sacerdoce les abandonne ».

On pourrait presque dire que l’habit fait le moine, contrairement au dicton populaire. Il importe que les responsables du culte divin revêtent les atours propres à leur fonction. Si le roi, le juge ou le prêtre est nu, son autorité et sa légitimité l’abandonnent. Le peuple ne révère que la force incarnée par le porteur d’un vêtement déterminé. On pourra s’étonner, voire se choquer de ce qu’une chose aussi importante que la prêtrise soit subordonnée au port de certains attributs et non aux qualités intrinsèques des hommes qui la représentent. Ce serait minimiser l’impact de l’image et d’une certaine mise en scène nécessaire à l’accomplissement du culte.

La deuxième raison d’être des vêtements sacerdotaux est la splendeur qui en émane et le respect que celle-ci impose. Une fois de plus, on objectera qu’on est dans l’apparence plus que dans l’authenticité. C’est exact et faux à la fois. Il est vrai que la beauté et la splendeur des vêtements sacerdotaux ont pour objet de rappeler que c’est le Roi des rois qu’on honore à travers le culte rendu.

De même (et c’était l’objet de la parasha Terouma de la semaine dernière) que la Torah a à cœur de faire édifier par le peuple la plus belle demeure possible pour Dieu, elle veut que la parure des prêtres et du premier d’entre eux imposent l’admiration et le respect du Créateur de l’univers. C’est ce qu’explique le commentaire de Rambane qui évoque la gloire des rois de l’Antiquité comme de ceux de son époque (13ème siècle) pour lesquels rien n’est jamais trop beau, et dont la magnificence qui les entoure est proportionnelle à l’autorité qu’ils imposent.

C’est sans doute la troisième raison d’être des vêtements des prêtres qui nous parlera le plus. Elle est tirée du Talmud (traité Zevahim 88b) : « Rabbi Einini bar Sassone a dit : pourquoi la parasha sur les sacrifices voisine-t-elle avec celle sur les vêtements sacerdotaux ? C’est pour t’enseigner que, de la même manière que les sacrifices permettent d’expier, les vêtements des prêtres le permettent. La tunique permet d’expier le sang versé ; les caleçons permettent d’expier la fornication ; le turban l’arrogance ; la ceinture les mauvaises pensées ; le pectoral expie l’infraction aux lois ; l’éphod l’idolâtrie ; le manteau la calomnie ; et le diadème l’insolence ».

Par cette transposition, nos rabbins, les maîtres du Talmud, ont voulu nous élever au-dessus d’un simple matérialisme et nous donner à réfléchir sur notre comportement moral au travers d’un culte matériel.

Beaucoup de lois de la Torah, apparemment très matérielles et copiées sur d’autres religions, nous invitent à une certaine sublimation de nos instincts et désirs les plus premiers. Même si nous ne revenons pas à un culte sacerdotal, avec tout son cérémonial et ses sacrifices d’animaux, ayons présentes à l’esprit ces réalités spirituelles que nos commentateurs ont su déduire de pratiques apparemment matérialistes. Ainsi les schmates nous conduiront vers une certaine sagesse.

Rabbin Daniel Farhi.