«Trop peu et trop tard» : ces cinq mots suffisent à résumer l’attitude des Juifs américains pendant la Shoah et leurs tentatives pour stopper, ou ralentir l’anéantissement des Juifs d’Europe durant la Deuxième Guerre mondiale.

Pourtant, au milieu de l’indifférence ou de la pusillanimité qui caractérisèrent la plupart des dirigeants et associations juives aux États-Unis à cette époque, une poignée d’hommes ont su agir en déployant des trésors d’imagination et de courage et ont en quelque sorte sauvé l’honneur du judaïsme américain pendant ces heures noires.

A leur tête se trouvait un militant sioniste révisionniste dont le nom est largement oublié, tant en France qu’en Israël : Hillel Kook, alias Peter Bergson. Portrait d’un héros méconnu.

Né en Lituanie en 1915, Hillel Kook est le fils du rabbin Dov Kook, jeune frère du premier grand rabbin d’Eretz-Israël, le fameux rav Avraham Itshak Hacohen Kook. En 1924, sa famille immigre en Palestine mandataire où son père est nommé rabbin à Afoula. Le jeune Hillel étudie à la yéchiva Merkaz Harav de Jérusalem (fondée par son oncle) et à l’université de Jérusalem, où il fréquente un groupe étudiant dans les rangs duquel il fait la connaissance de deux futurs dirigeants de la résistance juive clandestine : David Raziel et Avraham Stern.

Membre de la Haganah, Kook fait partie des fondateurs de l’Irgoun, lors de la scission intervenue au début des années 1930. Après avoir combattu plusieurs années dans les rangs de l’organisation, il en est nommé porte-parole et se rend en Europe, puis aux États-Unis, où il arrive en 1940. C’est là qu’il va entamer son action militante, sous le pseudonyme de « Peter Bergson », apparemment choisi pour ne pas porter tort à sa famille par son activité politique. Parmi les membres du « Groupe Bergson » (surnommés en anglais les « Bergson Boys ») figure notamment le fils du fondateur du sionisme révisionniste, Eri Jabotinsky. Leur activité se limite au départ à la collecte de fonds pour l’Irgoun.

Lorsque les premières informations sur l’extermination des Juifs parviennent en Amérique, Hillel Kook et ses partisans décident de ne pas rester les bras croisés. Ils commencent par alerter l’opinion publique, en faisant paraître des annonces d’une page entière dans les grands quotidiens. Mais très vite, ils passent à la vitesse supérieure, en mettant à profit les relations nouées par Bergson avec Ben Hecht, le fameux scénariste d’Hollywood.

C’est ainsi que le 9 mars 1943, le groupe Bergson organise une gigantesque représentation théâtrale à Madison Square Garden, sous le titre « We Will Never Die ». La pièce – une vaste fresque retraçant l’histoire juive et dénonçant l’assassinat de deux millions de Juifs en Europe – a été écrite par Hecht. Elle attire quarante mille spectateurs le premier soir, avant d’entamer une tournée au cours de laquelle de nombreuses personnalités (dont quelque 300 Sénateurs et membres du Congrès) assisteront aux représentations !

Fort de ce succès, Peter Bergson crée le « Comité d’urgence pour le sauvetage des Juifs d’Europe », qui réunit de nombreux écrivains, personnalités et hommes politiques américains, Juifs et non Juifs. Le Comité s’emploie activement à faire pression sur l’administration américaine pour qu’elle autorise l’immigration de réfugiés juifs, devant lesquels les portes des États-Unis sont alors hermétiquement fermées (tout comme celles d’Eretz-Israël, sous mandat britannique).

Une autre action spectaculaire est la « marche des rabbins », organisée à Washington D.C. le 6 octobre 1943, trois jours avant Yom Kippour. Cette manifestation réunit quelque 500 rabbins orthodoxes, parmi lesquels les plus grandes figures de l’orthodoxie aux États-Unis (dont les rabbins Moshé Feinstein, Joseph Soloveitchik ou Avraham Kalmanovitch).

200 000 Juifs sauvés grâce au Groupe Bergson

L’action menée par le Groupe Bergson, avec le soutien de plusieurs membres du Congrès, aboutira à la création du War Refugee Board, début 1944. Selon l’historien David Wyman, le WRB a pu sauver quelque 200 000 Juifs des griffes des nazis et de leurs complices. Malgré cela, le nom de Peter Bergson ne figure jusqu’à ce jour ni à Yad Vashem, ni au Mémorial de la Shoah de Washington… Et il est toujours ignoré par les historiens réputés de la Shoah, comme Yehouda Bauer en Israël.

Les raisons de cet ostracisme sont multiples : tout d’abord, le fait que Bergson appartenait au mouvement sioniste révisionniste, qui est longtemps demeuré dans l’opposition en Israël (jusqu’en 1977). Il faut aussi mentionner la personnalité iconoclaste de Kook, qui critiqua ouvertement la plupart des dirigeants juifs américains pendant la guerre, et notamment le rabbin Wise, qui préférait préserver ses bonnes relations avec le président Roosevelt plutôt que d’attaquer frontalement la politique des États-Unis envers les Juifs.

Après la guerre, le groupe Bergson poursuivit son action en faveur de l’Indépendance de l’État juif, à travers le « Comité hébraïque pour la Libération nationale », et la « Ligue américaine pour une Palestine libre ». En 1947, c’est lui aussi qui affréta le navire Altalena, dont la destinée sera tragique, pour approvisionner en armes le Yichouv face aux armées arabes. Suite à cette affaire, Hillel Kook sera détenu pendant deux mois avec plusieurs autres dirigeants de l’Irgoun.

Après l’Indépendance, il est élu à la première Knesset sur la liste du Hérout, aux côtés de son ami Eri Jabotinsky. Mais les deux hommes ne s’entendent pas avec Menahem Begin. En 1951, Kook finira par s’exiler aux États-Unis avec sa famille, et il ne reviendra qu’en 1968 en Israël, où il vivra jusqu’en 2001.

Au-delà même de son action pendant la période cruciale de la guerre et de la Shoah, Peter Bergson a réussi à bouleverser la physionomie du judaïsme américain, en imposant un style d’action politique très différent de celui des organisations juives établies, beaucoup plus réservé, voire timoré…

Alors que les grandes organisations juives refusaient souvent d’intervenir dans le débat public américain, les « Bergson Boys » n’ont pas hésité à porter la question juive sur la place publique, en s’attaquant aux conceptions du président Roosevelt et de son administration, qui prétendaient que la seule chose que l’Amérique pouvait faire pour sauver les Juifs était de gagner la guerre.

En France aussi, les partisans de l’Irgoun ont mené une action politique réussie au lendemain de la guerre, à travers la « Ligue française pour la Palestine libre », qui culmina lors de la livraison d’armes françaises à l’Irgoun, transportées par l’Altalena*.

L’activisme juif du groupe Bergson a également influé sur le combat du judaïsme américain en faveur des Juifs d’Union soviétique, dans les années 1970 et 1980. Peter Bergson et ses amis ont ainsi servi de source d’inspiration pour des générations de militants juifs.

*Voir notre article, L’histoire oubliée de la «Ligue française pour la Palestine libre», Israël Magazine, avril 2012.