Nous entrons ce shabbath dans la fête de la Pâque (sans s!) juive, autrement dit : Pessah. Tant de choses ont été écrites et dites sur cette fête que je ne vois pas très bien ce que je pourrais encore rajouter sans risquer de lasser ou d’enfoncer des portes ouvertes.

Vous me direz que justement la Haggadah que nous lisons le soir de Pessah nous recommande, « même si nous étions tous des sages, des érudits, des « sachants » de la Torah », de répéter encore et toujours les vieilles formules bimillénaires, « et toute personne qui multiplie le discours sur la sortie d’Egypte, c’est bien ».

Avant d’en arriver à cette soirée centrale de Pâque dans la vie d’une famille juive, la tradition nous enjoint de nombreux préparatifs matériels et moraux afin d’éliminer tout hametz, tout ferment de nos demeures comme de nos cœurs.

Or il semble qu’au fil des générations l’accent ait été mis bien davantage sur les obligations matérielles que morales. De surcroît il apparaît clairement que la liste des obligations matérielles s’allonge d’année en année.

C’est un peu comme si le rituel prenait le pas sur le spirituel à la mesure de l’ignorance croissante des textes sur la signification de ce rituel. Et c’est ainsi qu’on assiste à la préparation de la fête de Pessah de plus en plus folklorique et à une soirée (ou deux selon les rites) assez « déjantée » et complètement irrationnelle. J’entends déjà les critiques à propos de ce jugement sévère : vous n’allez quand même pas détruire nos vieilles traditions qu’ont scrupuleusement observées nos aïeux ?

Vous n’allez pas rationaliser le côté merveilleux de notre enfance et la naïveté voulue du texte de la Haggadah ? A Dieu ne plaise ! Je voudrais simplement mettre l’accent sur la démesure et l’incohérence de certains comportements ou pratiques autour de cette si belle fête de notre calendrier, elle qui réunit autour d’une même table plusieurs générations (au moins trois, mais de plus en plus souvent quatre), et qui ordonne d’accueillir l’étranger et le nécessiteux.

Et d’abord, ce hametz, qu’en est-il au juste ?

La Torah nous ordonne à maintes reprises de ne consommer aucun aliment fermenté durant les sept jours de la fête. De là, le Talmud a déduit l’obligation de procéder à la recherche minutieuse de toute trace de ferment dans les maisons où l’on célèbre la Pâque. C’est le ביעור חמץ (biour hametz), la destruction du hametz.

Il a aussi imaginé la cession ou la vente de cet élément à un non-Juif en vue de le récupérer ultérieurement. Mais les Juifs sont des gens de précautions, et ils ont étendu le champ de cette pratique de base à toutes sortes d’objets ou de situations.

Que penser, par exemple, de l’avis ci-dessous émanant du Consistoire de Paris et relatif à la vente de son hametz sans avoir vraiment à s’en dessaisir ? On peut à la limite le comprendre pour un commerçant vendant de l’alimentation et qui ne pourrait, sauf à se ruiner, éliminer tout son stock. Mais pourquoi un particulier devrait-il recourir à pareil subterfuge ? Il ne faut surtout pas que la religion dérange. Surtout pas qu’elle porte préjudice ou exige un effort !

En ces temps où le nombre des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est en constant accroissement, serait-il scandaleux de se défaire de son hametz en l’offrant à des associations d’aide aux plus démunis ?

Et que penser des dentistes qui proposent une « déhametzisation » des dents à la veille de Pessah ? Au cas où un résidu de cette matière ait échappé au brossage énergique des particuliers ! Et que dire des interminables controverses à propos des graines et de certains aliments dont les uns autorisent la consommation, tandis que d’autres l’interdisent formellement ? Et que dire des nombreux usages dont ceux qui les respectent n’en connaissent ni la signification, ni même l’origine ? Je pense aux feuilles de salade placées sur les lustres ou les os de poulet jetés par les fenêtres, mais il y en a d’autres !

Lorsque je constate ce à quoi certains voudraient cantonner leur judaïsme, et particulièrement cette fête de Pâque, je ne puis m’empêcher de penser à ces mots du grand penseur contemporain que fut Abraham Heschel. Il dénonçait un judaïsme de précautions alors que notre monde moderne aurait plutôt un besoin urgent de prophétie. Entre les ergoteurs et les prophètes, entre les bureaucrates et les visionnaires, il y a toujours eu un immense fossé qui va, hélas, en s’élargissant.

Comme l’a rapporté un rabbin massorti contemporain (T. Cohen) ‘beaucoup trop de gens commencent par la maison et ne vont pas jusqu’au cœur’.

Et pourtant, la véritable raison d’être du nettoyage de Pessah est d’enlever de notre propre être intérieur le hametz, c’est-à-dire ce qui fait fermenter les céréales – ou comme l’enseignèrent les rabbins hassidiques du 18ème siècle, l’élément symbolique qui submerge notre moi.

Se débarrasser du hametz, c’est se débarrasser des parties de notre personnalité qui nous ont fait voir le monde uniquement du point de vue de nos propres intérêts égoïstes.

Nous pouvons le faire en tant qu’individus, mais aussi en tant que peuple. Si bien que si vous voulez vraiment vous préparer pour Pessah, la première des choses à faire (et la plus importante) est de dresser un inventaire de notre santé spirituelle – et d’essayer de nettoyer tous les résidus qui ont été accumulés.

C’est ce que symbolise la tradition qui consiste à chercher le hametz dans la maison la veille de Pessah, à la lumière d’une bougie – que nous nous ouvrons à un examen de conscience rigoureux afin de prendre conscience de la manière dont nous avons laissé enfler notre ego et comment il nous empêche de voir la bonté, la beauté et l’amour de ceux qui nous entourent ou de manifester toutes ces qualités qui existent en nous.

Comme pour chaque coutume, les détails peuvent remplacer l’essence, si bien qu’il peut arriver que nous soyons si attentifs à trouver le moindre morceau de pain ou de céréales ou la moindre miette que nous en oublions la raison pour laquelle nous le faisons.

Ce Pessah, assurons-nous de nos priorités et faisons le travail intérieur nécessaire. Alors, nous pourrons commencer à nous libérer de cet endroit trop étroit qui est en nous et nous pourrons commencer à faire l’expérience de la vraie libération spirituelle que Pessah nous invite à suivre. »

Pessah est sans aucun doute, avec Kippour, l’un des deux pôles de la vie juive. Même des personnes très détachées de leurs traditions tiennent à marquer ce grand rendez-vous liturgique.

Parfois de manière incomplète, parfois bâclé, parfois ânonnant et quémandant de l’aide, parfois de manière rayonnante et unissant ses participants autour d’une transmission éclairée et généreuse. Il ne faut pas que les rites de la fête soient galvaudés, détournés, ignorés.

Il faut que cette soirée du séder qui est introduite par les quatre questions traditionnelles du Ma nishtana, « qu’est-ce qui différencie » ce soir de tous les autres soirs ? se poursuive par des questions, qu’elles émanent de sages, de provocateurs, de simples ou d’ignorants. Il faut qu’à toutes les questions soient apportées des réponses.

Ce n’est pas toujours facile, mais c’est ce qui permet de transmettre.

Shabbath Shalom et Hag Pessah saméah vekasher à tous et à chacun.