Pessah « kasher » ? Ersatz et autres artifices.

Le titre de cette chronique aura fait comprendre que je suis très en colère après certains succédanés, chaque année plus nombreux, pour que les règles pratiques concernant l’observance de la fête de Pâque juive – qui va s’ouvrir dans deux jours – prive au minimum nos coreligionnaires de leurs habitudes alimentaires.

Avant d’entrer dans le détail, je voudrais rappeler une règle de nos maîtres, ainsi que me livrer à des observations courantes dans le monde juif d’aujourd’hui.

La règle porte un nom difficile à traduire en français. C’est le principe du מראית עיין (mare’it ayine), ce que l’œil voit. Le dictionnaire Larousse de Marc Cohn propose : apparences trompeuses. C’est une règle halakhique déduite du verset (Nombres 32:22) : והייתם נקים מיהוה ומישראל, « Vous serez quittes devant l’Eternel et devant Israël ».

Ce verset interdit de pratiquer des actes particuliers, ne comportant en eux-mêmes aucune faute, mais susceptibles d’en comporter pour ceux qui les voient, ou de créer le sentiment que d’autres actes, porteurs d’interdits, pourraient être autorisés. Ceci inclue l’obligation de ne pas prendre le risque d’être soupçonné aux yeux des autres, d’accomplir des actes inconvenants. Vous allez me dire : ça sent le jésuitisme ! (pardon pour les Jésuites). Je vous répondrai : savlanout ! Patience !

Le Talmud illustre ce principe de mare’it ayine par quelques exemples. L’un d’entre eux consiste à ne pas enfreindre un interdit par le truchement d’un non-juif ; ou encore l’utilisation pour son usage personnel de fonds publics ; de même que concernant les lois sur l’idolâtrie, le mariage, l’abattage rituel, les aliments interdits ainsi que les lois régies par l’occupation de la terre (d’Israël), etc.

Dans le traité talmudique de Babylone Keritoth (21b), on trouve l’interdiction de consommer le sang d’un poisson, ce qui pourtant n’est pas interdit formellement puisque la chair du poisson n’est pas assimilée à de la viande, mais au nom du principe des « apparences trompeuses », il faut s’en abstenir. Sauf si… le sang contient des écailles, ce qui indiquera clairement que c’est du sang de poisson.

Je laisse à votre appréciation de décider : 1° Si vous avez vraiment envie de boire du sang de poisson ; 2° Si vous l’apprécieriez davantage accompagné d’écailles !

Un autre exemple pour égayer une actualité assez morose. On le trouve dans le Choulhane Aroukh (Yoré Déah 87:3) sous la plume du grand commentateur Rabbi Moshé Isserles (Rama) qui conseille de renoncer, lors de la cuisson de la viande,  au lait d’amande à cause du principe de mare’it ayine.

En effet, quelqu’un arrivant au moment de la cuisson pourrait croire qu’on transgresse le commandement de ne pas faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère (Exode 23:19 ; 34:26 ; Deutéronome 14:21), et, par extension, toute viande avec tout laitage. Certes, le lait d’amande n’est pas un produit lacté, mais mieux vaut se garder de soupçons infondés. Le même Rabbi Moshé Isserles (enterré derrière la jolie petite synagogue de Cracovie qui porte son nom, Rama) statue ainsi parce qu’il s’agit d’un interdit d’origine de la Torah (mide’orayeta), mais il a tendance à adoucir son point de vue lorsqu’il s’agit d’un interdit rabbinique (miderabbanane), à savoir la cuisson d’une volaille avec du lait.

À présent que je vous ai baladé dans le jardin aux innombrables arcanes de la législation rabbinique, autrement appelée halakha (ce qui évoque bien une balade puisque ça veut dire « marche »), je veux vous inviter à considérer le comportement pour le moins étrange et parfaitement contradictoire avec le principe des « apparences trompeuses » développé ci-dessus, de certains de nos contemporains juifs religieux.

Depuis une ou deux décennies, ils s’ingénient à inventer toutes sortes de substituts aux aliments interdits. Vous trouverez ainsi des crevettes « kasher » (beth-dine s’il vous plait), des surimis, du caviar, des hamburgers avec de la viande et du fromage de soja, etc. etc. Ceci pour toute l’année. Quant à Pessah, on en est arrivé à confectionner des yaourts « kasher », des fromages à pâte molle, de la pâtisserie à s’y méprendre, voire des halloth de shabbath. J’attends avec impatience (ça ne saurait tarder) de la matsa onctueuse et goûteuse comme du pain normal.

Ma question est : faut-il que ces Juifs soient tellement frustrés de manger kasher pour qu’ils veuillent reproduire à l’identique l’alimentation courante ? Si les interdits de la Torah leur pèsent tant, que ne les vouent-ils pas aux gémonies ? Et surtout, que font-ils du fameux mare’it ayine ?

Une supposition : j’arrive dans une réception de mariage et je vois un buffet où trônent, à côté de la charcuterie juive traditionnelle, de magnifiques crevettes ou du « tsar caviar », des surimis et des rouleaux de viande et de fromage. Qu’est-ce que j’en déduis avant d’apercevoir, toutes discrètes dans un coin, des serviettes en papier avec le nom d’un traiteur agréé par le Consistoire ?

J’ai été sur un site nommé « Cheela » (question) où les gens posent des questions de halakha. J’ai précisément trouvé une question ressemblant à la situation que je viens d’évoquer. La voici : « Je me demandais si au niveau halakhique il n’y avait pas un problème de composer des sandwich de viande (style hamburger) en y mettant au-dessus des « fromages parvé » tels que l’on trouve aujourd’hui dans les magasins cachers. Des substituts au soja imitant les tranches de fromage ou du semblant de mozarella. De même il existe des substituts de saucisses au soja qui ne sont pas de la viande véritable. Les mélanges de ces aliments sont-ils permis ? Même s’il ne s’agit pas de vrai fromage (lacté) ou de viande (carnée) y a-t-il un problème de maarit ayin ? »

Et voici la réponse du rabbin : « Il n’y a plus de problème de maarit haayin avec la plupart de ces substituts du fait qu’ils sont très répandus aujourd’hui et qu’il n’y a plus lieu de les prendre pour leurs « originaux ». Le principe est donc de juger si ce substitut est répandu, alors cela est permis. C’est le cas des saucisses à base de soja. Concernant le fromage, je ne pense pas que ce soit assez répandu pour permettre librement. Pour ce faire, il faudra, au moment de la consommation du mélange, apposer une sorte de signe afin qu’il soit bien clair que le fromage est parvé (mettre le paquet avec la mention « Parvé » en évidence par exemple). »

Et la personne qui interroge insiste : « Pour faire suite à ma question précédente sur les substituts des aliments, j’aimerais savoir ce que la halakha indique sur les copies que l’on fait d’aliments non cachers ? Exemple : aujourd’hui on trouve des « crevettes cachers ». A-t-on le droit de les manger ? Si oui, cela signifie-t-il que si un jour quelqu’un crée l’imitation du porc, on aura le droit aussi d’en manger ? N’est-ce pas non plus un moyen pour contourner la loi (la halakha) ou tout simplement pour imiter les goyim ? ».

Réponse du rabbin : « C’est le même principe. Donc, cela est permis. » Et, pour terminer, voici l’apothéose. La personne revient à la charge et évoque le principe rabbinique : « Si je comprends bien ce raisonnement, rien ne m’empêche donc aujourd’hui de mélanger du poulet et du lait car le poulet est clairement identifié aujourd’hui contrairement à l’époque où nous pouvions le confondre avec de la viande rouge. »

Réponse digne de figurer dans une anthologie de la bêtise humaine : « Malheureusement vous vous méprenez. Les sages ont interdit à la consommation le mélange poulet-lait de peur qu’on en vienne à ne pas distinguer la viande de poulet avec celle de bovins/ovins et par crainte d’en arriver à en manger. Cela n’a donc rien à voir avec le marit haayin qui concerne une personne externe qui soupçonnerait une autre de commettre un interdit. Il reste donc aujourd’hui strictement interdit de mélanger du poulet avec du lait pour le consommer. »

Je m’en voudrais de vous lasser. J’arrête donc ces citations suffisamment éloquentes. Simplement, je vous invite, au moment de célébrer le séder commémorant notre sortie d’Egypte, à vous interroger sur le sens de ce vœu que certains énoncent pour souhaiter une bonne fête : Pessah kasher vesaméah, un Pessah « kasher » et joyeux.

Je préfère m’abstenir de yaourts, de certains fromages, de pâtisseries en souvenir du pain de misère que mangèrent nos pères, et de façon générale des aliments interdits par notre tradition plutôt que de consommer des ersatz et autres succédanés qui évoquent à la perfection le hametz indésirable ainsi que tous les interdits pour le respect desquels des générations de Juifs ont sacrifié leurs vies.

Rabbin Daniel Farhi. Shabbath shalom et Hag  saméah à tous et à chacun !