Alors qu’Israël va bientôt élire un successeur à Shimon Peres, après que Benjamin Netanyahou ait songé à abolir la fonction présidentielle, la France s’interroge ces jours-ci sur la pérennité de son propre président de la République. Et si le poste de « reine d’Angleterre », comme on le surnomme en Israël, n’était pas celui qu’on croit ?

Un président « reine d’Angleterre »

« Si cela continue comme ça, il va devenir la reine d’Angleterre ». La remarque, entendue ces derniers jours et publiée sur le site d’un grand quotidien français du soir, ne concerne pas la présidence israélienne, pourtant rompue à ce genre de comparaison, mais le président français François Hollande.

Fait aggravant, elle émane des rangs de sa majorité et pire encore, d’un ancien membre du gouvernement de son ami Jean-Marc Ayrault.

« Reine d’Angleterre » : la comparaison claque comme une insulte en France où le régime présidentiel de la Ve République a beau ressembler à une monarchie républicaine, l’on n’y goûte ni les monarques, auxquels on a coupé la tête, ni les présidents soliveaux retirés en leur palais.

A contrario, dans un régime hyper parlementaire comme Israël, où le président n’a qu’un pouvoir honorifique, « reine d’Angleterre » peut être pris comme un compliment, même par ceux qui auraient tendance à n’associer le royaume britannique qu’au souvenir du Mandat honni.

La fonction présidentielle y est d’ailleurs si superflue que le Premier ministre Benjamin Netanyahou a tout simplement songé à l’abolir. Sa suggestion a aussitôt reçu une salve de critiques, beaucoup lui reprochant de vouloir supprimer la présidence par dépit (faute d’avoir un candidat à lui pour le poste).

La polémique vite éteinte, la course pour l’élection présidentielle du 10 juin s’est ouverte dans un désintérêt à peu près total de l’opinion publique israélienne.

Heureusement car, à y regarder de plus près, cette campagne agit en véritable repoussoir du politique : il y est surtout question de haines personnelles, d’esprit de revanche et de jeux de rôle, aucun des six candidats (quatre hommes et deux femmes) n’apparaissant digne de succéder à Shimon Peres.

Les trois âges de Peres

Que Shimon Peres ait acquis cette stature de « reine d’Angleterre » – ou de vénérable si l’on préfère – est sans doute le plus étonnant. Qui se souvient qu’il était considéré, il y a peu encore, comme un piètre politique, un éternel challenger, « le looser magnifique » de la scène israélienne ?

S’il est toujours associé en France à ses exploits réalisés dans les années 1950, quand, jeune homme flamboyant, il opérait pour le compte de David Ben Gourion le rapprochement politique avec Paris, l’accord nucléaire avec la construction de Dimona et l’entrée secrète en guerre contre Nasser, les Israéliens se remémorent peu sa carrière au ministère de la Défense. Et puis Peres n’est même pas général.

Sa deuxième vie fut politique. Toujours adoré en France, respecté partout ailleurs, même auréolé de gloire pour son prix Nobel de la paix en 1994, Peres continuait d’être raillé en Israël. En 2007, quand il se présenta à l’élection présidentielle pour la seconde fois à l’âge de 84 ans, personne ne pariait sur lui.

Son élection tint du miracle. Son mandat aussi : les Israéliens se découvrirent tout d’un coup un grand-père de la nation comme on n’en fait plus, à la fois vieux sage, inlassable promoteur de la paix, et communiquant alerte sur les médias les plus modernes. Qui peut se prévaloir d’avoir comme amis David Ben Gourion et Mark Zuckerberg ?

Et peu importe que Shimon Peres œuvre depuis vingt ans déjà pour un « nouveau Moyen-Orient » ou qu’on le surnomme « Monsieur Publicité » depuis les années 1950 en raison de son goût immodéré pour la lumière, il semble que la fonction présidentielle l’ait enfin révélé.

A tel point qu’aujourd’hui, avec le souvenir encore frais de l’ancien président Moshe Katsav (actuellement en prison pour viols), les Israéliens jugent que Shimon Peres est irremplaçable et qu’après lui, le poste de président peut bien disparaître.

L’homme et la fonction

De l’autre côté de la Méditerranée, la question qui agite les Français est plutôt de savoir qui pour remplacer le président de la République et quand ?, certains évoquant même la possibilité qu’il n’aille pas au terme de son mandat.

Selon un dernier sondage, seulement 3% des Français solliciteraient François Hollande pour un second mandat contre 26% pour son Premier ministre Manuel Valls. De quoi fragiliser encore plus le couple exécutif.

Le Président français sera-t-il bientôt jugé superflu, aussi inutile que ces présidents de la IVe République qui inauguraient les musées et fleurissaient les cimetières ?

La question est d’autant plus cruelle qu’il y a à peine deux ans, c’est le poste de Premier ministre que l’on songeait à liquider, tant l’hyper-président Sarkozy ne laissait aucun espace à son « collaborateur » François Fillon.

Qu’elles surviennent en France ou en Israël, les questions sur l’utilité du président témoignent d’une vraie crise des institutions et du fait que les deux régimes, si différents soient-ils, sont peut être arrivés à bout de course : d’un côté le régime de la Ve République qui souffre, entre autres, d’un déficit de démocratie en ne représentant pas toutes les composantes de la population  ; de l’autre, le régime parlementaire israélien qui souffre d’un trop-plein démocratique en étant morcelé en une multitude de micro-partis.

Dans les deux cas, le président apparait bien comme le révélateur d’une crise de régime plus profonde. Mais la comparaison s’arrête là. Quand le président français a tous pouvoirs (et c’est bien pour cette raison que lui sont faits tous ces reproches), le président israélien n’en a d’autre que de rassembler le peuple (et c’est bien pour cela que Peres est tant aimé).

L’on pourrait gloser à l’envie sur les différences entre les deux chefs d’Etat Peres et Hollande – l’âge, l’expérience, le charisme, la stature – la plus flagrante est sans doute que dans le cas israélien, c’est la fonction qui a fait l’homme, ou plutôt l’a refait ; en France, c’est l’homme qui fait la fonction, ou plutôt la défait.

Frédérique Schillo