L’épisode des élections en Algérie démontre que les pays arabes ne veulent pas assimiler les principes de la démocratie et que les régimes forts, voire dictatoriaux, sont les seuls capables d’insuffler une certaine stabilité.

Les printemps arabes n’ont pas répondu aux attentes des peuples et ont déçu, d’abord parce que les populations n’étaient pas prêtes à jouer le jeu de la démocratie à l’occidentale et parce que la religion de l’islam reste par dogmatisme un frein à toute expression libre de la voix populaire.

La seule réponse à ces révolutions a été la restauration d’une dictature acceptée parce qu’elle n’engendrait ni désordre et ni chaos et qu’elle était une protection contre un islamisme intégriste envahissant.

C’est ainsi que les Algériens ont été anesthésiés et qu’ils ont accepté, ce qui est la règle dans les autres pays arabes, le principe d’une gérontocratie active qui met à l’écart la fine fleur de la population.

Printemps arabes stériles

Les printemps arabes ont été stériles et ont été l’occasion de tremblements de terre politiques en Égypte, en Syrie, en Libye au Yémen et au Bahreïn qui auraient pu se passer de cette parenthèse démocratique sans lendemain.

Seule la Tunisie s’en est sortie mieux que les autres pays car Bourguiba avait réussi à insuffler au pays une démocratie surveillée grâce au développement de l’éducation, à l’ouverture au monde occidental et à l’émancipation des femmes tunisiennes.

Certains en sont à regretter l’avènement d’un espoir déçu qui a souvent engendré chaos et déception, montrant aussi le vrai visage de l’Occident qui a trahi ses alliés en s’alignant en Égypte sur les Frères musulmans contre Hosni Moubarak. Cela en dit long sur la réalité du soutien que certains pays peuvent attendre des grands pays occidentaux qui se disent leurs amis.

Mais la réalité tend à démontrer en fait que la culture arabe n’est pas adaptée à la démocratie moderne car elle est à l’origine de l’avènement de régimes corrompus, répressifs et vieillis. L’élection à 81% de Bouteflika est le symbole d’une fausse démocratie qui n’en a que le nom.

Il est vrai que les Algériens ont beaucoup souffert de la guerre civile, déclenchée après le refus de la victoire des islamistes aux élections de 1991, qui a fait près de 200.000 morts et qu’ils sont las des querelles internes. C’est pourquoi le candidat de l’armée, Abdelaziz Bouteflika, a réussi à maintenir une paix précaire qui a d’ailleurs permis d’éviter l’avènement d’un printemps arabe en Algérie.

Fort de la réussite de la pacification du pays, le président a écarté tout successeur putatif. Malade et sur une chaise roulante, il est resté le seul candidat de consensus. Certes le terrorisme a été éradiqué mais il a échoué dans tous les domaines économiques en ne réussissant pas à élever son pays au rang de puissance économique mondiale.

L’Algérie déborde de gaz et de pétrole mais, en raison de la corruption, le désordre d’une économie chancelante n’arrive pas à offrir des emplois à ses jeunes attirés par l’illusion d’une réussite au-delà de la Méditerranée. L’Algérie n’a pu enrayer le déclin de sa production de pétrole et de gaz.

Avec 45 milliards de m3 de production en 2013, elle est loin des 65 milliards de 2005. Alors, l’élection de Bouteflika est devenue une fatalité à laquelle les Algériens n’ont pas pu échapper malgré ses 77 ans et sa maladie.

Conservatisme anachronique

Pour se maintenir au pouvoir, les pays arabes tiennent à maintenir un conservatisme anachronique par le biais d’une gérontocratie qui donne l’illusion d’une stabilité. Le roi Abdallah d’Arabie, 89 ans, vient de nommer son demi-frère âgé de 69 ans en deuxième ligne pour l’accession au trône derrière le prince héritier Salman son ainé de 78 ans.

C’est ainsi dans pratiquement tous les 22 pays de la Ligue Arabe, où la jeunesse est exclue de la gestion du pays. En fait dans ces pays comme en Algérie, l’armée est responsable de cette situation de fait qui laisse les jeunes au bord de la route. C’est ainsi que le chef de la sécurité algérienne Mohamed Médiène alias Toufik, 75 ans, l’homme de l’ombre qui se cache, se prépare à la succession, tandis que ses amis généraux dirigent le pays en sous-main.

C’est une constante dans les pays arabes où les militaires gardent la main sur les affaires de l’État tout en maintenant un régime corrompu qui les sert. Ils ont d’ailleurs vite repris le pouvoir en Égypte après avoir donné l’illusion qu’ils s’en séparaient au profit des Frères musulmans.

Il est difficile d’expliquer pourquoi les Arabes acceptent de vivre sous le joug de dirigeants qui les asservissent en maintenant une chape de plomb pour éviter l’explosion. Selon Al-Watan : « C’est juste une question de rideau descendant sur un drame politique de mauvais goût ». La jeunesse est écœurée en Algérie mais résignée car Bouteflika a modifié la Constitution pour pouvoir régner plus longtemps.

Il a verrouillé le pouvoir en mettant ses proches au sommet des grandes institutions : le président du Conseil constitutionnel, le président de la commission des élections, le ministre de l’intérieur et celui de la justice.

Mais malgré les risques, la population ne reste pas inerte. 5.000 manifestants à Ghardaïa, aux portes du Sahara, ont exprimé leur opposition à Bouteflika. Le mouvement « Barakat » (ça suffit) a exprimé à la faculté centrale d’Alger son rejet du processus électoral « fictif » qui sous couvert de stabilité n’améliore pas la situation économique de la population. La corruption a même atteint le frère du président, Saïd Bouteflika, et son clan qui mettent en coupe réglée le pays au point où l’Algérie n’arrive pas à équilibrer son budget fondé sur 97 % des revenus pétroliers.

Les militaires au pouvoir

En fait les militaires contrôlent la politique en Algérie, une sorte de déjà vu comme en Égypte. Il est vrai que l’ANP (l’Armée Nationale populaire) gouverne le pays depuis l’indépendance et fait la pluie et le beau temps. Elle avait choisi Ahmed Ben Bella en 1962 pour le renverser trois ans plus tard au profit du colonel Houari Boumediene.

En 1979, elle avait écarté Bouteflika pour placer à la tête de l’État le colonel Chadli Bendjedid. À la suite de la victoire des islamistes du FIS en 1992, les militaires ont confié le pouvoir à Mohamed Boudiaf pour imposer deux ans plus tard le général Liamine Zeroual comme chef de l’État. Enfin après s’être opposée à lui pendant vingt ans, l’armée a désigné en 1999 Bouteflika.

Mais malgré sa réélection triomphale en 2014, l’armée n’a pas digéré ce quatrième mandat et reste susceptible d’organiser un coup d’État sous la conduite du général à la retraite Mohamed Tahar Yaala, l’ancien commandant en chef des forces navales.

Selon le général Mustapha Antar, ancien directeur de l’Hôpital central de l’armée à Alger, «Les dernières images de Bouteflika prouvent qu’il est gravement malade. La situation en Algérie est extrêmement dangereuse et l’armée ne doit pas aider un clan mû par des intérêts personnels, car l’Algérie doit être au-dessus de tout. Et en l’absence d’une vraie opposition, il n’y a que l’armée qui peut s’apposer à ce clan».

Bouteflika avait senti le danger de la pression des militaires et il a agi durant ses mandats pour réduire l’influence de l’armée. Mais malgré son habileté politique, il n’a pas réussi à marginaliser une armée qui garde son statut de rouage essentiel du système qui gouverne l’Algérie depuis plus d’un demi-siècle. Il n’a pas pu effacer la bonne image de l’armée auprès de l’opinion qui la considère comme la plus solide des institutions de la République.

Des cheikhs et chefs de tribus

C’est la même situation qui domine dans les États du Golfe et ils se réunissent périodiquement pour s’assurer qu’aucun des pays du CCG ne portera atteinte aux intérêts, à la sécurité et à la stabilité de l’autre. Ils se neutralisent mutuellement.

Ils se sont réunis le 17 avril afin de s’assurer qu’ils continuent à se protéger en faisant en sorte qu’il n’y ait pas d’ingérence dans leurs affaires internes. Les tensions dues à l’avènement des Frères musulmans révolutionnaires se sont apaisées dès lors où ces derniers ont été exclus du pouvoir. L’activisme de cet islam politique pouvait saper leur autorité et grignoter leurs privilèges féodaux.

Mais tout est rentré dans l’ordre le jour où Mohamed Morsi a été renversé par l’armée. Cependant, on se demande pourquoi ces gouvernements prédominés par des vieillards, des cheikhs ou des chefs de tribus, se sont réunis si ce n’est pas pour étaler leurs divergences sur l’Irak qui a été annexé par l’Iran, sur la Syrie qui se désintègre, sur la guerre entre chiites et sunnites et sur le conflit communautaire au Bahreïn.

Dès lors où la guerre civile ne les a pas atteints, que le terrorisme islamiste est resté en dehors de leurs frontières et que ces potentats vieillissants s’accrochent à faire perdurer chez eux le règne de la gérontocratie, alors le danger d’être contaminés par la démocratie reste loin.

Ils affichent leur ridicule en public face aux caméras indiscrètes du monde entier pour faire croire à une unité arabe solide. Ils ne se rendent pas compte que les crises successives désintègrent progressivement la stabilité de leurs potentats. Bien sûr ils n’ont pas oublié dans leur résolution le passage obligé sur les Palestiniens pour la «préservation de leurs droits» mais ils n’ont versé aucune larme sur les souffrances du peuple syrien car ils sont trop heureux que le conflit ne s’importe pas chez eux.

Le dernier exemple de l’Algérie démontre que le modernisme n’a pas touché les institutions des pays arabes qui restent ancrés dans la dictature. Mais la faute revient en partie aux Occidentaux qui ont besoin des dictateurs parce qu’ils s’opposent avec violence au réveil démocratique, garantissent leurs approvisionnements en hydrocarbures à des coûts compétitifs tout en sauvegardant leurs intérêts économiques et en combattant les terroristes.

Mais ce double jeu joue contre l’apprentissage de la démocratie dans les pays arabes qui ne sont pas cependant à l’abri d’actes terroristes sous l’effet de l’oppression des dictateurs à l’encontre de leur peuple. Or ils doivent mobiliser le peuple pour qu’il devienne un acteur du changement s’ils veulent que la transition démocratique se fasse en douceur. Mais cela n’en prend pas le chemin.