On dansera à Ramallah. Le calme règnera à la Porte de Jaffa. On contestera à Gaza. On défendra l’identité hachémite à Amman. Pendant ce temps-là, en hébreu, on discute, on cause, on se contredit, on attaque, on débat.

Israël est fait de gens « ordinaires et anonymes » (Prof. Shved) dont chaque individualité exprime avec force que le monde appartient à chacun. Et chacun, c’est moi, c’est toi, c’est nous, c’est vous dont le prix unitaire est inestimable.

La résurgence de l’État d’Israël procède de la reconnaissance — bon gré — mal gré — d’une entité juive en « Eretz Israel/ארץ ישראל, la Terre d’Israël » pour les Juifs.

Les Chrétiens utilisent l’expression à tour d’année liturgique. Lorsque le roi Hérode meurt, Joseph retourne, sur inspiration divine, en « Eretz Israel » : « Lève-toi, prends l’enfant et sa mère et va en Terre d’Israël, car ceux qui voulaient s’en prendre à la vie de l’enfant sont morts » (Matthieu 2, 20).

Les choses ont évidemment évolué. Pendant des décennies, le nom d’Israël a été retiré des Bibles et des Evangiles en arabe utilisés dans les pays du Proche et du Moyen-Orient. Il faut le reconnaître, le nom est normalement revenu dans les versions actuelles, compris dans les Eglises locales de tradition orientale qui ne sauraient pourtant reconnaître Israël car elles ne peuvent admettre le « fait juif ».

Il est vrai qu’Israël cherche avant tout la sécurité. Curieusement, même dans les moments les plus dangereux (j’ai personnellement été très près de 12 attentats, dont l’un aurait dû me tuer), il y a, dans la population juive israélienne, un sens profond de sécurité, d’absence de panique qui constitue un déni réel des propos qui incitent régulièrement à ne pas visiter Israël à cause d’un état de guerre permanent.

Il faut parfois du temps aux nouveaux immigrants, aux touristes juifs et non-juifs qui visitent le pays pour parvenir à ce calme « naturel ».

Les temps ont changé : dès 1967, la télévision, les medias, les écoles expliquaient clairement ce qu’il fallait faire en cas de danger ou de doute. Par exemple, prendre du recul si on voit un sac, un porte-feuille par terre, jeter une pierre de loin et surtout ne jamais se séparer de ses effets personnels. Il est fréquent que les mesures sécuritaires soient très relâchées en ce moment.

Le réflexe existe encore, mais le climat a bien changé. Il est frappant de voir combien les Israéliens semblent perdre cette intuition « innée ».

En revanche, on ne compte pas le nombre de personnes juives qui expriment leur profonde angoisse d’enfance. Il suffit d’interroger les gens d’Ashkelon, sur la côte méditerranéenne et si proche de la Bande de Gaza. Sur plus de 60 ans, la peur des enfants, des ados, des jeunes adultes fut alimentée par le rêve utopique, quasi schizophrénique d’une propagande extérieure : « l’envahisseur viendra par la mer ; nous serons jetés à la mer », etc.

Pourtant, cette « imprégnation morbide » et suicidaire pour la partie adverse a eu le mérite extraordinaire d’être inversée par la vitalité israélienne.

La caractéristique des Israéliens est de connaître la joie d’exister, de créer, de planter, de faire vivre.

C’est également rendu possible par une pédagogie qui met l’accent sur la mobilité : les écoliers se déplacent souvent pour faire des « tiyoulim/טיולים = des excursions » à la découverte d’un pays ancien et nouveau. C’est aussi le cas des soldats/soldates qui découvrent systématiquement les richesses d’un héritage diversifié.

Il est exact que la population arabe de Palestine a connu des contraintes négatives. On peut souligner cependant l’évolution sensible à tous les niveaux d’une ville comme Ramallah. La municipalité et les habitants, certes séparés par le mur de béton, ont choisi de se développer, de faire valoir les remarquables capacités de la population palestinienne. Sur bien des points, elle est proche de cette fécondité israélienne.

La vigueur de Ramallah est connue et doit beaucoup à des relations subtiles qui unissent Juifs et Arabes. Il y a, dans le pays, une capacité difficile à saisir de connectivité entre les membres de toutes les populations en présence. À première vue, elles semblent vouées à s’exclure. Les enseignements et médias palestiniens déversent librement un fiel anti-judaïque irrationnel peu crédible pour beaucoup d’Arabes.

L’Organisation des Nations Unies a bien changé depuis 1947. En 1947, le vote n’a pas consisté à reconnaître un État juif. Il s’agissait de faire une partition à l’intérieur d’un territoire essentiellement géré historiquement par les Puissances occidentales et chrétiennes qui pensaient disposer, à leur guise, de l’héritage ottoman et musulman.

Lors de la partition de 1947, personne ne pouvait vraiment croire qu’un État embryonnaire comme Israël puisse devenir une réalité de facto, même après avoir préalablement été reconnu de juresans frontières définies.

La plupart des États, y compris – il faut le reconnaître – une grande partie des Juifs considéraient, de manière dubitative, le projet d’un Etat juif indépendant, considérant pour certains que ce serait un refuge pour une sorte de lumpenproletariat sorti des camps ou de pays dictatoriaux.

Rares sont ceux qui entrevoyaient clairement que ce pays allait si rapidement révéler une authentique dynamique humaine, culturelle, économique, scientifique, linguistique, artistique.

La région fut donc partagée en deux : d’un côté la Jordanie, de l’autre une esquisse informe de territoires « juifs ». La Jordanie comme l’État d’Israël furent reconnus : des frontières « valides » pour l’État hachémite, des territoires « incertains, temporaires et occupés » pour l’État des Juifs. À ce jour, ni les Nations locales, ni les Églises dans leur ensemble (le Vatican reconnaît l’État hébreu du bout des doigts) n’acceptent l’État d’Israël d’une manière définitive et sécurisée.

Quels que soient les problèmes graves qui sont peuvent se poser, l’Egypte et la Jordanie ont entériné, sotto voce, mais de façon réelle la reconnaissance de l’Etat d’Israël. D’autant qu’aucun de ces deux pays n’exprime l’ombre d’une quelconque sympathie envers les Arabes palestiniens.

La Jordanie est, à ce jour, sous une forme de « protectorat sécuritaire » israélien qui garantit au Roi Abdullah un statut que, ni lui ni son père le Roi Hussein, n’avait jamais eu au sein de la grande Umma fraternelle musulmane, en particulier celui, à peine reconnu, par les autorités de La Mecque, de gardien des Lieux Saints musulmans de Jérusalem. Cet « office » est plutôt prestigieux au sein du monde musulman et quasi honorifique du côté israélien qui gère tous les Lieux Saints.

Il y a un côté « commediante tragediante » dans les relations israélo-arabes qui bluffe toujours les Occidentaux, et titille cette angoisse post-shoah’tique identitaire du Juif de l’exil.

La situation est, à première vue, paradoxale : il aura fallu qu’Israël prenne des territoires qui appartiennent à l’héritage « biblique », consolide sa présence depuis Dan jusqu’à la Mer Rouge et du Jourdain à la Grande Mer (Méditerranée) pour que la reconnaissance éventuelle d’un État palestinien puisse devenir réalité… aujourd’hui, demain ou jamais. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose…

A lire tous les scenarii envisagés, le long-terme suggère une fédération régionale dont les contours restent encore très flous, ce qui est normal. Le processus ne fait que commencer.

Israël aujourd’hui n’est pas une réalité de l’exil !

Les Israéliens qui sont venus des pays arabes ont souvent cédé le pas devant une apparente « intelligentzia » achkénaze et juive d’Europe. Dès 1949, les choix culturels ont incité à acculturer le renouveau hébraïque dans un contexte sémitique, arabisant, qui appartient à tous. Un peu comme pour les Européens de langue yiddish, les Juifs du Machrek et du Maghreb ont concentré leurs efforts sur l’hébreu vivant dans le but de constituer une société novatrice et inédite, unitaire et centrée sur un effort inouï.

Beaucoup de poètes juifs israéliens originaires d’Irak sortent en ce moment de l’ombre… de manière assez similaire aux néo-yiddishisants, se débarrassant de sentiments de honte envers des « sous-langues » ou « jargon ».

Qui sont Saadia Gaon et Maïmonide sinon deux des plus grands maîtres du judaïsme qui ont écrit en arabe ! Il fut un temps où Juifs et Musulmans ont sauvé les textes recueillis de l’Antiquité qui étaient systématiquement détruits par des fanatiques chrétiens.

Avec ma gueule de métèque, de Juif errant, de prêtre grec (j’ai encore eu le temps d’envoyer un dernier courriel à Georges Moustaki en ce sens), je vis dans un fortin grec au lieu le plus ancien, sinon primitif, de la foi chrétienne, au milieu d’Arabes de toutes les tendances chrétiennes… et musulmanes, des Russes, des Roumains et toute une petite famille jérusalemite et israélienne (aussi « en province » comme en ce moment) de Juifs du monde entier, des Israéliens parfaitement bilingues hébreu-arabe ou encore yiddish et ladino.

J’ai parfois parlé avec le Rav Yehoshua Leibowicz. Biologiste de formation – c’est essentiel pour comprendre la circulation du vivant dans un laboratoire humain comme Israël – il était un samovar provocateur et réaliste de la pensée rabbinique. Son absence se fait sentir en ce moment. Il est allé faire, un jour, une petite conférence à des écoliers dans un village arabe. Il en est revenu stupéfait que ces jeunes parlent parfaitement hébreu alors qu’il parlait l’arabe comme un bébé d’un an, compliment local qui veut dire que vous ne savez rien dire. Cela l’a beaucoup interrogé au niveau du vécu israélien.

Tout cela se compose en un « falafel » dont les ingrédients dépassent de loin toutes les peurs et les irrationalités. Les relations ne sont pas à partir d’identités confirmées, mais sur la capacité à dépasser des exclusions permanentes. Les visiteurs d’un soir ou de quelques mois ou même années, engoncés dans une identité frileuse, crient volontiers au malaise sans pouvoir vraiment le définir !

Juifs et Arabes sont faits pour s’entendre. Qui connaît les nombreuses « histoires » de familles juives, israéliennes et arabes qui se sont affrontées sur des décennies, puis se sont rapprochées, se fréquentent et sont des acteurs d’apaisement et surtout de compréhension mutuelle sur le long-terme. Il faut lire l’histoire de Gilo (Jérusalem) entre 1947 et 1967 jusqu’à aujourd’hui : un dialogue en sous-sol…

A cet égard, le président Reuven Rivlin semble prendre ses marques : il a l’avantage d’être profondément intégré dans l’humus « israélien ». Il  dépasse les problématiques issues de diasporas kaléidoscopiques qui vont se résoudre petit-à-petit.

Il prône la réconnaissance du génocide arménien, ce qui est positif. Il sait aussi qui sont les Arabes et peut leur parler « panim lepanim/פנים לפנים », face à face, de manière droite. Oui, il y a des choses à corriger.

Il le dit et il y a fort à parier qu’il saura, avec tant d’autres Israéliens de toutes tendances, y parvenir au-delà des secousses récurrentes qui affectent toutes les régions de la fosse syro-phénicienne.

Merci de bien vouloir patienter – תודה על הסבלנות.

Post-Scriptum : Il y a eu un attentat sanglant ce matin, 18 novembre, à Har Nof, quartier ultra-orthodoxe de multiples tendances. Quatre morts, dont le Rabbi Moshe Twersky, petit-fils du « Rav », Rabbi Joseph B. Soloveitchik, l’un des penseurs de l’orthodoxie juive moderne. Il y a de nombreux blessés.

Har Nof est bordé par la forêt de Jérusalem qui fut plantée dès 1950. On a trouvé sur place des vestiges historiques qui remonte au 5ème siècle de notre ère. Il faut noter que le Grand Rabbin et maître spirituel israélien Ovadya Yossef a résidé à Har Nof.

La radio turque de langue arabe a annoncé à 16 h. 30 IST que « cinq personnes avaient été assassinées au cours d’une action héroïque menée à Deir Yassin » (sic), nom arabe des lieux qui, pour partie, sont sur le territoire de Har Nof et où l’Irgoun et les Lohamey Herout Israel sont intervenus le 9 avril 1948, provoquant la mort de 107 villageois arabes. Martin Buber et de nombreux intellectuels juifs protestèrent auprès de David Ben Gourion. Le roi de Jordanie Abdallah Ier décida alors que la Légion Arabe s’apprêtait envahir les territoires juifs. Golda Meir, déguisée en arabe, lui rendit visite pour lui demander de ne pas intervenir.

En ce moment, il faut prendre en compte ces références historiques. L’attaque à la machette d’une synagogue pendant l’office du matin, le meurtre cru, quasi bestial (un bras coupé portant des tefillines) relève de l’horreur.

Je ne changerai sûrement pas le texte que j’ai écrit et publié hier sur la nécessaire entente, l’apprivoisement long, très long vers lequel il faut continuer de marcher en dépit des atrocités.

Il serait illusoire de penser que les Arabes de Jérusalem adhèrent réellement à ce type d’assassinat. Il y a, au contraire, une chape lourde de silence, de frayeur.

C’est vrai : la révolte, une certaine forme d’apparente impuissance pourraient conduire à l’altérité, la haine, la vengeance, le dépit.

Personne ne nous soutiendra sinon la retenue, la raison et la sagesse dont, sans aucun doute,  Israël saura faire preuve. Il n’est pas question de résilience. Il y va de l’espérance et d’une mémoire dynamique.

« Je marcherai en présence de l’Eternel sur la terre de vivants/את הלך לפני ה’ בארצות החיים ».