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Les trois sœurs Zangstein en 1918.

Assise, Eléonore, jeune veuve de guerre pose, avec à gauche sa benjamine Marion et à droite Palmyre, la cadette.

A Metz , elle est venue avec ses sœurs de Diemeringen , un petit village des environs pour voir la parade des français, leur arrivée dans la ville.

Eléonore Zangstein  se remariera en 21 avec Albert, emmenant ces deux sœurs avec elle.

La rumeur dans les faubourgs de la petite ville alsacienne parlait d’un ménage à quatre.

Eléonore vivait la situation en essayant de nier la jalousie qui la dévorait par le travail.

Elle était photographe, cette photo avec ses soeurs était un autoportrait. Elle avait déclenché l’appareil avec une poire dissimulée dans sa robe.

Elle apprenait la photographie dans un atelier du centre ville où venaient les personnages les plus extraordinaires du pays.

Elle avait un faible pour la fille du propriétaire de la mine d’émeraude, Gisemina, qui venait se faire photographier deux fois par mois, nue ou habillée, parée de ses bijoux aux brillances vertes.

Le studio tout entier n’était plus habité que par l’idée de lui plaire.

Gisemina avait vingt ans, sa beauté semblait immortelle, et ses amants posaient à ses pieds, animaux exotiques domptés.

Elle répétait les mêmes poses, ne se lassait pas de faire enregistrer encore et encore les courbes de son corps allongées dans les coussins rouges, les fleurs, les parures pour seuls habits.

Eléonore assistait alors le propriétaire du studio, un turc à l’élégance raffinée dont on disait qu’il avait été le précepteur érotique de Gisemina, monsieur Abakian Zaroglu, aujourd’hui voué à magnifier sa beauté sans pouvoir seulement la toucher.

Abakian était fou d’elle, il laissait les autres clients dans les mains d’Eléonore et des autres assistants, ne passait plus son temps qu’à revoir les photos de Gisemina, prévoir ses prises de vues, retoucher, agrandir, éclairer, mettre en scène Gisemina était devenu l’unique objet de sa vie.

Des soeurs d’Eléonore, on saura seulement que Marion était couturière, Palmyre cuisinière, quand au mari, Albert, il vendait des vêtements sur les routes, les marchés.

Il parcourait l’Alsace, usant ses charmes sur les marchés pour des chemisiers colorés, des sous-vêtements qu’il sortait en catimini, interrogeant du regard les belles villageoises qui quémandaient son approbation avec un sourire engageant.

En fin de semaine, Albert rentrait chez lui, déchargeait son camion, allait à la synagogue. Il chantait magnifiquement les chants liturgiques.

Il vivait avec les trois soeurs, chacune semblait ne pas voir qu’il passait de chambre en chambre à ses retours.

Eléonore avait transformée le sous-sol en chambre noire, où elle développait ses recherches personnelles, souvent des portraits de gens rencontrés dans les forêts vosgiennes toutes proches, portraits en pied de bergers, bûcherons, ermites, paysans.

Elle trouvait quelqu’un qui l’emmenait au pied de la montagne, puis elle marchait, le sac au dos plein de matériel.

Abakian , épuisé par sa propre dévotion, lui demanda de gérer la prochaine série de Gisemina, la promenade l’aidait à préparer son esprit à cette séance pour laquelle elle avait imaginé un thème de fête libertine avec masques, maquillages de corps, lumières sourdes.

Elle faisait des essais avec ses soeurs, tentant de mêler élégance et libertinage.

Le matin de la séance, elle se leva à l’aube pour aller au studio, installa les lumières, des bougies, et attendit la reine du jour.

Étonnée de cette présence féminine, Gisemina se plut à exécuter les différentes poses demandées.

Quand elle vit les photographies, elle fut assez impressionnée pour lui demander de l’accompagner dans un voyage parisien le lendemain.

Eléonore accepta, et partit avec elle sans prévenir qui que ce soit, dans un élan, un désir de rupture.

La violence du départ la garda éveillée toute la nuit que dura le voyage dans le train aux sièges de bois.

Elle regarda les ombres des arbres se succéder les unes aux autres, les poteaux de bois se courir les uns derrière les autres, les lumières hagardes des villes et des villages en pierres précieuses dans la nuit.

Cette nuit là n’attendait aucun petit matin, cette nuit là semblait ne pouvoir que durer, c’était une expérience de la couleur dans le noir, un affolement de son sentiment d’existence, elle était devenue la nuit jusqu’à ce qu’elle touche le gris d’un petit matin parisien.

© Bruno Levy

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