Holon, le 1er novembre 2016

Ma chère petite soeur,

Cette lettre est pour toi.

Toi mon autre petite soeur. La lointaine, la pas biologique, la peut-être pas si petite d’ailleurs, qu’importe… Ma petite soeur de France.

Toi qui t’es fâchée si fort quand je suis partie.

Toi qui m’as détestée, je le sais. Ne me demande pas d’où je le sais, je le sais.

On en veut souvent à ceux qui partent parce qu’on se trompe de rime et on s’imagine que partir, c’est fuir, trahir, quand il n’est question que de désirs, de rêves d’avenir, tu sais bien comme le chante Julien Clerc.

« On a toujours un bateau dans le coeur

Un avion qui s’envole pour ailleurs », il faut

« Partir avant qu’on meure. »

C’est quelque chose que je connais bien, tu vois. Quand j’ai quitté Marseille pour Paris, dans mon autre vie, d’autres amis ont réagi comme toi. Ils m’ont détestée aussi. M’en ont tant voulu. Se sont murés dans le silence quand j’avais tant besoin d’eux. Et moi, quand je sens que des gens que j’aime ne m’aiment plus parce que justement ils m’aiment, je suis attendrie et je culpabilise. Je mets ma fierté dans ma poche et j’insiste. Je fais celle qui n’a pas compris et je reviens encore et encore en attendant que les mots les libèrent. Parfois le temps apaise les tensions. Parfois non.

Mes amis marseillais, je suis retournée les chercher, je voulais qu’ils m’expliquent, je voulais surtout qu’ils me comprennent, je voulais leur absolution. L’un d’entre eux m’a dit avec les lèvres pincées tu vois, loin des yeux loin du coeur, c’est vrai. Ce qui ne l’a pas empêché de venir 30 ans plus tard sur les réseaux sociaux solliciter mon amitié virtuelle. Qu’il n’aura plus jamais. Le virtuel n’est excitant que s’il est un espoir de réel, une perspective de concret. Non ?

Ma petite soeur de mon petit village.

Toi qui t’es murée dans la bouderie et m’a laissée 10 ans sans nouvelles…

Tu te souviens ? Tu faisais partie de ces rencontres particulières de mamans d’école. Tu sais bien, de celles dont les enfants sont le baromètre, leur entente le mercure, s’ils se plaisent, tout est bien. L’amitié a un cadre, un prétexte, un alibi. Au gré des anniversaires, des sorties, de la vie qui passe, on se laisse porter, emporter. C’est doux, c’est léger, c’est parfois un peu superficiel, mais ça, on ne le découvre que si les enfants s’éloignent, se brouillent…

En revanche, si les enfants ne se plaisent pas, du début, alors il y a un choix à faire. Quand on est si peu disponibles, on doit décider si on va voler du temps au temps et cette amitié qu’on sent, qu’on pressent, choisir de la vivre ou pas. Et celle-là ne sera jamais superficielle. Elle sera hors cadre, hors champ. Parfaitement inopportune. Désintéressée. Réelle en un mot.

C’est cette amitié là qui fut la nôtre.

Toi que je pouvais appeler à toute heure du jour et de la nuit sans jamais douter.

Toutes ces vérités que nous avons explorées ensemble. Sur les hommes. Sur les enfants. Tu te souviens de ce jour où nous avons réalisé que les enfants que rien n’insupporte comme de nous savoir au téléphone ou sous la douche, je ne parle pas de bain, nous sollicitent rarement pendant la préparation des repas ou toute autre occupation intellectuellement neutre ? Comment fortes de cette observation, nous avons mis la cocotte en route avant d’aller nous couler dans la piscine sans que personne ne songe seulement à nous déranger. C’est idiot, mais cette fois-là, en tout cas, ça a marché, tu te souviens ? Nous voulions élaborer une théorie officielle sur la question, écrire un livre ensemble.

Et puis je suis partie. Sans crier gare, c’est vrai. C’est comme ça que je bouge, moi. Il ne faut pas m’en vouloir. Je n’ai jamais su partir. Je n’aime pas les pots d’adieu, les quais de gare, les mouchoirs qui ridiculement s’agitent. Et puis d’abord, je ne pars pas. Je me décale un peu. Un peu plus diront certains. Encore une fois, qu’importe. J’ouvre des fenêtres. J’agrandis l’espace. Qui m’aime me suive.

Dix ans ont passé.

Enfin neuf, mais c’est tout comme.

Une autre vie.

J’ai fini par savoir que sans en avoir l’air, comme d’autres, tu me suivais… du regard, de la pensée. Ca m’a touchée, il est vrai, mais ça restait si abstrait. Si lointain.

Jusqu’à ta lettre de la semaine dernière.

Cette lettre si touchante où tu m’as écrit que tu avais rêvé de moi. Tu avais vu une grande maison ouverte et pleine de soleil dans laquelle se préparait une fête et tu l’as reconnue comme ma maison. Tout y était pareil, écris-tu.

Ta description du rêve a réveillé ma vie d’autrefois. Je me suis souvenue des petites verveines sur la terrasse. Des randonnées au Pic Saint-Loup. Des haïkus au Lac de Cécélès. Des soirées à compter les étoiles. De ma fresque de Noël pour ton église. Des tablées bruyantes et gaies. De cette parisienne très chic nouvellement arrivée dans le village qui m’avait téléphoné un soir parce qu’elle ne pouvait déposer sa fille qui devait dormir à la maison que plus tard, après le dîner. Et elle espérait que la petite n’allait pas manquer une tafina.

Une quoi ?

Mais si vous savez bien, une… tafina ? Vous comprenez, tout le monde lui en a parlé et elle s’était fait une joie d’y goûter, alors là, elle est vraiment très déçue.

Je ne sais pas comment on se débrouille pour être perçus quoi qu’on fasse comme des délices exotiques huileux. Inscrits à tout jamais dans le fantasme orientaliste de l’Europe coloniale. Et encore, moi, je n’étais pas pareille. Paraît-il.

Tu sais quoi, ici non plus, je ne suis pas pareille

Je me sens plus que jamais comme le Juif Errant de d’Ormesson. « Je traverse le monde, je l’admire, il m’amuse, il me fait pitié. Je ne sais pas où il va. Vers son terme, bien entendu. Beaucoup vous diront vers la raison, vers la justice, vers un peu plus de conscience. Vers l’intelligence? J’en doute un peu. Sûrement pas vers la sagesse. Sûrement pas vers la beauté. Et pourtant vers la science et vers le savoir. Les plus ignares d’aujourd’hui en savent plus sur l’univers que les plus savants d’autrefois. Nous souffrons moins, nous vivons plus, nous partons vers d’autres mondes, nous travaillons à notre bonheur, à notre puissance et à de grandes catastrophes. Et peut-être à notre perte. Il n’y a rien d’impossible au pouvoir de l’esprit.  »

Il n’y a rien d’impossible au pouvoir de l’esprit… Ma chère petite soeur de France, je voulais te dire. Ce que tu as lu dans ton rêve est vrai. Tu gardes ta place dans mon coeur, tout pareil et pour toujours.

Prends soin de toi, chérie.