Avant de se présenter devant Dieu au jour de Kippour pour implorer le pardon des fautes qu’il a commises depuis l’an dernier, l’homme doit tout d’abord avoir sollicité le pardon des vivants et des morts auxquels il a pu nuire volontairement ou involontairement. C’est cette injonction qui m’a inspiré la demande de pardon suivante, avant que, dès mardi soir et mercredi prochains, nous n’affrontions le jugement divin dans tous les lieux de culte et synagogues à travers le monde, jeûnant et priant sans relâche.

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En cette veille de Kippour, c’est à toi, notre terre bien-aimée, que je voudrais demander pardon pour le mal que nous t’avons fait. Depuis toujours tu nous as accueillis généreusement, nous les humains. Tu nous as donné sans compter notre subsistance. Tu nous as gratifiés de ta beauté, des merveilles de la nature. Tu nous as éclairés du soleil et de la lune. Tu nous as prodigué tes pluies, tes rosées, tes vents, tes brises et tes neiges. Tu nous as fourni en abondance tes fruits en leur saison. Tu as placé devant nous toutes sortes d’animaux que nous avons chassés et pêchés. Tu nous as vêtus de plantes et de peaux.

Tu as préparé pour nous des sources d’eau froides et chaudes, des cascades, des minerais et de nombreuses sources d’énergie. Tu nous as guéris de nos maux par tes plantes. Tu as été notre nourrice infinie. Tu as déployé tes splendeurs pour notre émerveillement. Tu as été la source d’inspiration de nos poètes et de nos philosophes. Tu as aussi accueilli nos dépouilles après notre mort. Tu as régénéré sans cesse et en abondance tes dons extraordinaires. Et nous, qu’avons-nous fait en retour ? Selih! Pardon !

Dieu nous avait commandé לעבדה ולשמרה (le’ovedah ouleshomerah), de te travailler et de te garder (Genèse 2:15). Mais nous, insouciants du lendemain, nous t’avons exploitée bien au-delà de nos besoins. Nous n’avons vu en toi qu’une source de bien-être, toujours plus exigeants envers toi. Nous avons épuisé tes sols, détruit tes forêts, pollué ton air, réchauffé ton climat au point de te rendre invivable en de nombreux endroits, et au point de nous laisser entrevoir la disparition programmée de tes dons. Mehila ! Pardon !

Tout cela, nous l’avons causé par notre avidité. Comme si tes ressources étaient inépuisables et devaient satisfaire nos appétits sans limites. Dans le même temps, nous avons, par le jeu infernal des échanges commerciaux, créé des inégalités criantes, dépossédant des peuples producteurs au point de les rendre dépendants des aumônes des peuples exploiteurs. Apprentis sorciers modernes, nous n’avons pas eu le souci de l’avenir, nous satisfaisant égoïstement d’un présent opulent. Nous n’avons pas voulu voir que tu ne pouvais, ô terre, satisfaire tous nos caprices les plus fous et que viendrait le jour où le genre humain tout entier en pâtirait. Selih! Pardon !

À nos enfants et petits-enfants aussi, je voudrais demander pardon par avance. Pardon pour la terre que nous leur laissons. Pardon pour la société que nous leur avons préparée. Nous qui devions être leurs mentors, nous n’avons que su que leur donner l’exemple désastreux d’hommes et de femmes guidés par leurs instincts les plus vils : recherche du pouvoir, désordre sexuel, racisme, xénophobie, jouissance matérielle et, le plus grave, égoïsme et indifférence aux besoins et souffrances de notre prochain. Quelles leçons de morale leur laisserons-nous ?

Notre conduite est contraire à tous les enseignements que nous leur avons hypocritement donnés ou fait donner. Pourquoi attendrions-nous d’eux qu’ils cultivent des valeurs que nous avons constamment flétries et bafouées ? Quel respect pouvons-nous espérer d’eux lorsqu’ils découvrent que les choix que nous avons faits (ou pas faits) en leur nom les font hériter d’une planète souillée et enlaidie, d’une société sans égalité, sans fraternité, sans espoir ? Mehila ! Pardon !

Nous avons préparé à nos enfants une société où il ne fera pas bon vivre. Nous les avons dégoûtés par avance de s’intéresser à la politique en leur donnant le spectacle pitoyable d’un cirque de marionnettes où s’agitent pathétiquement des hommes guidés par leur seul intérêt électoraliste. Au lieu que la République – res publica, la chose publique – soit le réceptacle des plus hautes aspirations en faveur du peuple, nous avons déposé dans leur berceau une chose nauséabonde qui laisse la place aux seules forces populistes extrêmes. Ils ne peuvent espérer, dès lors, ni la paix sociale, ni la paix internationale. Comment donc éviter qu’ils ne soient tentés par les aventures mortelles de la drogue, du radicalisme, du fondamentalisme, de la violence, de l’argent facile ? Selih! Pardon !

Nous avons égaré nos enfants, et notre descendance après eux, en brouillant leurs repères familiaux traditionnels. Le divorce est devenu chose courante ; de même l’abandon de notre fonction d’éducateurs à des enseignants dont ce n’est ni le rôle ni la compétence. Nous avons cru pouvoir remplacer notre amour de parents par la soumission à tous les caprices de nos enfants. Nous en avons fait des petits êtres autistes repliés sur leurs jeux individuels, tristes merveilles technologiques, qui érigent une barrière infranchissable entre eux, leurs familles et le reste du monde. La « paix sociale » que nous avons ainsi obtenue par manque à nos devoirs élémentaires leur prépare un modèle familial catastrophique dans lequel la solidarité institutionnelle, mais impersonnelle, remplace définitivement les liens affectifs et humains. Ne craindrons-nous pas qu’à leur tour nos enfants ne reproduisent, en l’amplifiant, cet état de choses ? Qui en seront les responsables ? Mehila ! Pardon !

Nous n’avons plus rien à apprendre à nos enfants grâce (sic) à Internet. Ils y puisent le meilleur et le pire. Plus besoin d’aller chercher dans les livres désormais inutiles de nos bibliothèques un savoir qui leur est fourni instantanément par leurs ordinateurs. Loin de moi de jeter le bébé avec l’eau du bain (voyez l’origine de cette expression chez M. Google, parent proche des familles) ! Bien sûr qu’Internet est une merveilleuse invention, mais il nous faut comprendre qu’il ne nous dédouane pas de notre rôle d’éducateurs. Au contraire, il nous donne l’occasion d’échanger encore plus fructueusement avec les petits adultes que sont désormais nos enfants. De même pour l’éducation sexuelle où il serait criminel de les laisser s’instruire à travers des images crues et incompréhensibles parce qu’elles risquent de déformer leur sens des rapports entre garçons et filles, en en supprimant les notions de respect et d’amour.

Pour toutes ces raisons – et combien d’autres encore – il nous faut demander pardon aux générations à venir. Il faut éviter d’insulter l’avenir par nos démissions et lâchetés de toutes sortes. Au moment d’exposer nos fautes lors de la solennité de Kippour qui approche, n’omettons pas d’y ajouter celles que nous avons commises envers la terre et envers nos enfants. Demandons à notre Créateur de nous insuffler les forces nécessaires à cet indispensable redressement moral.

Shana tova oumetouka, Tsom kal  à tous et à chacun !  Daniel Farhi.