Evénement fondateur de la destinée du peuple juif, la révélation sinaïtique est décrite, dans les chapitres XIX et XX du livre de L’Exode, avec force détails. A première vue, cet événement ne semble être vécu que par trois protagonistes: Dieu, Moïse et le peuple, ce dernier étant considéré comme un ensemble monolithique et non comme un groupe d’individus. C’est en tout cas ce qui ressort de la lecture des versets: « Le peuple entier répondit d’une voix unanime… », « Tout le peuple frissonna dans le camp », « Or, tout le peuple fut témoin… et le peuple, à cette vue, trembla et se tint à distance » (1).

Cette impression est encore renforcée par le commentaire de Rashi indiquant que le peuple était « comme un seul homme, d’un seul cœur » (2) et par le singulier utilisé lors de la formulation du Décalogue (« Je suis l’Eternel, ton Dieu… », « Tu n’auras point d’autre dieu que moi… », etc).

La révélation semble donc être une forme extrême d’expérience collective au cours de laquelle, à l’exception de Moïse, l’individu n’existe qu’en tant que composante du peuple. Il convient, par conséquent, de ne pas voir dans les préceptes énoncés lors de cette révélation une simple morale que tout individu serait invité à respecter, mais bien une législation nationale s’imposant à l’ensemble du peuple, destiné à devenir « une dynastie de pontifes et une nation sainte » (3).

Une lecture plus attentive du texte, notamment du Décalogue, met cependant en lumière le fait que, par le biais de cette révélation collective, c’est bien à chaque individu que s’adresse Dieu, et ce personnellement. Pour de nombreux commentateurs, en effet, le tutoiement relevé plus haut ne peut être interprété comme s’adressant au peuple pris dans son ensemble, mais bien comme étant destiné à être entendu par chacun des individus présents.

Chacun des Enfants d’Israël est ainsi concerné à deux niveaux: 1) en tant que membre du peuple, il ne peut se dissocier de la destinée de celui-ci; 2) en tant qu’individu, il est personnellement garant de la réussite de cette destinée, le peuple ne pouvant devenir une « nation sainte » que si chacun des individus qui le composent prend part à cette sainteté. C’est cette double dimension qui fait de la révélation sinaïtique le fondement de la destinée du peuple juif.

On comprend dès lors la nécessité pour le peuple d’apparaître « comme un seul homme, d’un seul cœur » pour cet événement fondateur. Loin d’être une négation de l’individualité des membres du peuple, cette unité parfaite était précisément la condition permettant à chacun d’entendre la révélation telle qu’elle lui était personnellement destinée.

Permettre à la parole divine de s’adresser directement à chaque individu, jusqu’à le tutoyer, tout en s’assurant que chacun se sente indissolublement lié à l’ensemble du peuple: telle est la conception juive de l’unité, qui n’a rien à voir avec « l’égalité » tant prônée de nos jours. En hébreu, unité se dit a’hdut, mot dans lequel on retrouve à la fois a’h: le frère, et e’had: un, unique. L’unité authentique n’est pas celle qui tend à égaliser et uniformiser les hommes, mais celle qui tend à faire de chacun d’entre eux des frères tout en reconnaissant leur caractère unique. Tel est le message essentiel délivré au peuple juif, au moment où celui-ci passe de l’esclavage au service divin.

Dans son commentaire sur notre parasha (4), le rav Shimshon Raphaël Hirsch fait remarquer que ce sont les mêmes lettres qui composent les mots ‘avdut: escalavage, et ‘avodat (Hashem): culte, service divin; une manière de nous faire comprendre que la frontière entre les deux est très mince. Et que la seule manière de s’assurer que la religion ne se transforme pas en esclavage est de parvenir à cette authentique unité.

« Comme un seul homme, d’un seul cœur », nous dit Rashi. Le mot le plus important dans cette phrase n’est-il pas « comme » ?…

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(1) Exode XIX, 8 et 16 et XX, 18
(2) Commentaire sur Exode XIX, 2
(3) Exode XIX, 6
(4) Commentaire sur Exode XX, 2