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Parashat VaYera, Avraham, un modèle d’avenir

Le Patriarche Avraham ouvre un nouveau monde de justice et de paix pour toutes les Nations de la terre
Le Patriarche Avraham ouvre un nouveau monde de justice et de paix pour toutes les Nations de la terre

Cet article est dédié à mon amie Sophie Oya et à toute sa famille du Japon.

Les plus grandes puissances[1] telles l’Egypte, Babylone, la Grèce, la Rome antique, pourtant riches, qui avaient atteint leur apogée, se sont effondrées, entre autres, car elles n’offraient pas ou plus d’espérance à leurs sujets. L’Occident moderne devrait toujours se rappeler des leçons de l’Histoire et prendre pour modèle le Patriarche Avraham qui a enseigné à son peuple le sens de la marche:

א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ… (בראשית יב:א)

1 Et l’Éternel avait dit à Abram: Marche vers toi en sortant de ta terre, de ton lieu natal et de ta maison paternelle, et va au pays que je te montrerai… (Genèse 12:1)

 

C’est parce qu’Avraham a marché pour lui-même, vers lui-même, à la recherche de sa propre identité qu’il a pu s’ouvrir aux autres en leur offrant l’hospitalité.

ב וַיִּשָּׂא עֵינָיו וַיַּרְא וְהִנֵּה שְׁלֹשָׁה אֲנָשִׁים נִצָּבִים עָלָיו וַיַּרְא וַיָּרָץ לִקְרָאתָם מִפֶּתַח הָאֹהֶל וַיִּשְׁתַּחוּ אָרְצָה. (בראשית יח:ב)

2 Et il [Avraham] levait les yeux et regardait, il vit trois personnes debout près de lui et il les vit et il courut à eux du seuil de la tente et se prosterna contre terre. (Genèse 18:2)

 

Si la source biblique prend soin de ne jamais citer ni l’origine, ni le nom des trois personnes à qui Avraham offre l’hospitalité, c’est pour nous enseigner la pleine et entière ouverture du Patriarche à l’altérité et à l’altruisme. Peu importe à Avraham d’où viennent ces trois personnes. A aucun moment, il ne lui paraît essentiel de les interroger sur leur provenance ou même leur nom. Il lui importe, avant tout, de les recevoir dans les meilleures conditions, de leur offrir l’hospitalité et de leur servir sans attendre à boire et à manger.

ה וְאֶקְחָה פַת-לֶחֶם וְסַעֲדוּ לִבְּכֶם אַחַר תַּעֲבֹרוּ כִּי-עַל-כֵּן עֲבַרְתֶּם עַל-עַבְדְּכֶם וַיֹּאמְרוּ כֵּן תַּעֲשֶׂה כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ. (בראשית יח:ה)

5 Et je vais apporter une tranche de pain, et réjouissez votre cœur, puis vous poursuivrez votre chemin, puisque aussi bien vous avez passé près de votre serviteur. Ils répondirent: Fais ainsi que tu as dit. (Genèse 18:5)

 

Avraham est l’élu[2] du Seigneur, l’aimant et l’amant du Seigneur אַבְרָהָם אֹהֲבִי, (Isaïe 41:8) car sa vocation, loin de créer une nouvelle religion, une secte élitiste fermée aux non-initiés, consiste au contraire à propager par le biais des générations à venir la Justice dans un monde corrompu et brisé:

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן, הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר, עָלָיו. (בראשית יח:יט)

19 Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice vertueuse et la justice rigoureuse; afin que l’Éternel accomplisse sur Avraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18:19)

 

Le Patriarche devient en quelque sorte un modèle exemplaire d’éthique universelle que tous les hommes devront adopter:

יח וְאַבְרָהָם הָיוֹ יִהְיֶה לְגוֹי גָּדוֹל וְעָצוּם וְנִבְרְכוּ-בוֹ כֹּל גּוֹיֵי הָאָרֶץ. (בראשית יח:יח)

18 Et Avraham ne doit-il point devenir une nation grande et puissante par laquelle seront bénies toutes les nations de la terre ? (Genèse 18:18)

 

Les Sages d’Israël enseignent:

מַעֲשֵׂה אָבוֹת סִימָן לַבָּנִים Ma’assé Avot Siman LaBanim

«Les actes des pères sont un signe pour les enfants»

Cette maxime est tirée d’un commentaire sur Genèse 18:

וְהוּא ישֵׁב פֶּתַח הָאֹהֶל כְּחֹם הַיּוֹם (בראשית יח:א), רַבִּי בֶּרֶכְיָה מִשּׁוּם רַבִּי לֵוִי אָמַר יָשַׁב כְּתִיב, בִּקֵּשׁ לַעֲמֹד, אָמַר לוֹ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא שֵׁב, אַתָּה סִימָן לְבָנֶיךָ: (בראשית רבה מח:ז)

« … et il était assis à l’entrée de sa tente, à la chaleur du jour: Rabbi Berekhiyah au nom de Rabbi Levy enseigne: il est écrit: il était assis, (Avraham) a voulu se mettre debout, le Saint béni soit-Il lui a dit: Assieds-toi, tu es un signe pour tes enfants. » (Genèse Rabba, 48:7)

Le commentateur du Moyen-Age, Na’hmanide, fait de ce principe l’un des principes fondamentaux qui vont guider son interprétation biblique:

אוֹמַר לְךָ כְּלָל תָּבִין אוֹתוֹ בְּכָל הַפָּרָשִׁיּוֹת הַבָּאוֹת בְּעִנְיַן אַבְרָהָם יִצְחָק וְיַעֲקֹב, וְהוּא עִנְיָן גָּדוֹל הִזְכִּירוּהוּ רַבּוֹתֵינוּ בְּדֶרֶךְ קְצָרָה וְאָמְרוּ (תנחומא פרשת לך לך, ט), כָּל מָה שֶׁאֵרַע לָאָבוֹת סִימָן לַבָּנִים. וְלָכֵן יַאֲרִיכוּ הַכְּתוּבִים בְּסִפּוּר הַמַּסָּעוֹת וַחֲפִירַת הַבְּאֵרוֹת וּשְׁאָר הַמִּקְרִים, וְיַחְשֹׁב הַחוֹשֵׁב בָּהֶם כְּאִלּוּ הֵם דְּבָרִים מְיֻתָּרִים אֵין בָּהֶם תּוֹעֶלֶת, וְכֻלָּם בָּאִים לְלַמֵּד עַל הֶעָתִיד… (רבי משה בן נחמן, על בראשית יב:ו)

«Je vais te dire un principe : tu le comprendras dans l’ensemble des péricopes suivantes concernant Abraham, Isaac et Jacob. C’est une grande idée que nos Sages ont rappelée brièvement en disant (Tan’houma Lekh Lekha, 9) : « Tout ce qui est arrivé aux Pères est un signe pour les Enfants. » C’est pourquoi les Écritures s’étendent sur le récit des voyages, du creusement des puits et des autres événements ; celui qui y réfléchit pourrait penser qu’il s’agit de détails superflus sans utilité, mais tous viennent en réalité enseigner sur l’avenir… » (Na’hmanide, sur Genèse 12:6)

Autrement dit, chaque événement vécu par les Patriarches Abraham, Isaac ou Jacob – qu’il s’agisse de la descente d’Abraham en Égypte, des puits creusés par Isaac ou de la rencontre de Jacob avec Ésaü – dessine l’ébauche des événements que traversera la nation d’Israël au cours de sa grande Histoire. L’action des Patriarches imprime dans la Création une «trace» spirituelle qui facilite et oriente le chemin de leur descendance.

En somme, selon les Sages d’Israël et Na’hmanide (Ramban), le livre de la Genèse (Bereshit) loin de constituer une simple chronique du passé, forme une véritable matrice spirituelle et prophétique portant en germe le futur du peuple hébreu/juif à travers les générations. L’histoire n’est pas contingente. Elle n’est ni fortuite, ni accidentelle, ni aléatoire. Ce sont les actions des Patriarches qui tracent le chemin de l’Eternel dans la réalité, permettant à leurs descendants de traverser les mêmes épreuves et d’évoluer de l’exil vers la délivrance. A l’opposé de Rashi, qui privilégie le sens littéral (peshat) enrichi du Midrach, Ramban aspire à révéler la structure prophétique globale de la source biblique.

Ainsi, dans le cas d’Avraham offrant généreusement l’hospitalité à ses trois visiteurs, le Midrash (Genèse Rabba 48:10) démontre comment chaque geste accompli par Abraham envers ses trois visiteurs est récompensé par l’Eternel au profit de sa descendance à trois époques clés: dans le désert, en Terre d’Israël et dans le monde à venir.

En proposant un peu d’eau à ses invités, Abraham génère une chaîne éternelle de bénédictions divines pour l’ensemble de sa descendance. Ses enfants, les fils d’Israël méritent de jouir des eaux du puits de Myriam lors de la traversée du désert, de l’abondance des cours d’eau en Terre promise, et du jaillissement d’eaux vives depuis Jérusalem à l’ère messianique. Puis en leur offrant de se laver les pieds, il apporte au peuple juif la purification spirituelle au désert, l’exhortation prophétique au repentir en Terre d’Israël, et le lavage définitif de toute souillure dans le monde à venir. En les invitant à se reposer à l’ombre d’un arbre, Avraham assure aux siens la protection de la nuée divine au désert, l’institution de la fête des Cabanes (Soukkot) en Terre d’Israël, et un abri protecteur contre la chaleur lors de la délivrance finale. En leur offrant un morceau de pain, il prépare le don de la manne céleste dans le désert, la fertilité des sols d’Israël riches en froment et en orge, ainsi qu’une abondance ultime de blé dans les temps futurs. En courant au troupeau pour préparer de la viande, il permet à ses descendants de recevoir des cailles pour se nourrir au désert, d’acquérir de vastes troupeaux en Terre promise, et de bénéficier d’une bénédiction durable pour leur bétail dans le monde à venir. Enfin, en se tenant debout à leur service, Avraham mérite que l’Eternel aille Lui-même devant Son peuple dans une colonne de nuée au désert, qu’Il réside au milieu de l’assemblée en Terre d’Israël, et qu’Il marche à leur tête lors du salut messianique.

Avraham ne s’inquiète pas seulement du peuple qui sera issu de lui mais également de tout être humain créé à l’image divine:

כג וַיִּגַּשׁ אַבְרָהָם וַיֹּאמַר הַאַף תִּסְפֶּה צַדִּיק עִם-רָשָׁע. כה חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע וְהָיָה כַצַּדִּיק כָּרָשָׁע; חָלִלָה לָּךְ הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט. (בראשית יח:כג; כה)

23 Et Avraham s’avança et dit: « Anéantirais-tu, d’un même coup, l’innocent avec le coupable? … 25 Loin de toi d’agir ainsi, de frapper l’innocent avec le coupable, les traitant tous deux de même façon! Loin de toi! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique? » (Genèse 18:23; 25)

 

Ces deux interrogations posées à l’Eternel expriment l’idée d’une justice capable de distinguer le Bien du Mal. L’Eternel serait-il capable de frapper sans discernement aucun les justes comme les méchants?! Ces questions morales relatives au principe de sainteté de la Vie a toujours préoccupé le peuple d’Israël, surtout après sa création en 1948. Comment un jeune Etat venant juste de naître peut-il se défendre contre des pays ennemis et des terroristes comme cela fut le cas après les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 sans pour autant blesser ou tuer des populations composées de civils innocents? Le questionnement d’Avraham fait pleinement partie du dilemme auquel Tsahal est exposé. Les soldats de Tsahal ont pour ordre d’éviter, autant que faire se peut, tout dommage collatéral. Quant à l’ultimatum de Potsdam visant à contraindre le Japon à la reddition (17 juillet/ 2 août 1945), pendant la guerre opposant les Etats-Unis à l’empire du Soleil Levant, le Premier ministre japonais Kantarō Suzuki le refuse, déclarant devant la presse que le gouvernement entend l’ ‘ignorer’ ou le ‘traiter par le mépris’ (mokusatsu). A la suite de quoi, Truman, le président des Etats-Unis, valide l’ordre opérationnel, préparé par le général Thomas Handy et le secrétaire à la Guerre Henry Stimson, d’employer l’arme nucléaire dès que les conditions météorologiques le permettront. Ainsi, le 6 août 1945, la ville d’Hiroshima est rasée. Le 9 août, trois jours plus tard, ce sera au tour de la ville de Nagasaki. Enfants, femmes et hommes sont brûlés vifs sans distinction aucune. D’autres encore vivants souffriront à jamais tant physiquement que psychologiquement des conséquences terribles provoquées par le largage de la bombe atomique.

Rabbi Lord Jonathan Sacks écrit :

« Dans le judaïsme, la foi n’est pas acceptation mais protestation – protestation contre le monde tel qu’il est, au nom du monde qui n’est pas encore mais qui devrait être. La foi ne réside pas dans la réponse mais dans la question ; et plus l’être humain est grand, plus la question est intense. » — (Jonathan Sacks, Guérir un monde fracturé : L’éthique de la responsabilité, p. 27)[3].

Le Patriarche Avraham dans sa recherche de justice et d’équité, comprend que seule la paix conclue avec son ennemi est prometteuse de bénédictions. Ainsi, il n’hésite pas à faire le premier pas afin de conclure le premier traité de paix avec son ennemi Avimelekh à Beer Sheva (Genèse 21:27).

Outre les sept brebis offertes à Avimelek comme témoignage de réconciliation, Avraham plante un tamaris dans un espace désertique et ouvert à tous. Symbole de vie, de croissance et d’abondance, cet arbre est porteur d’une espérance inébranlable. Si l’on peut, en effet, couper le feuillage et les branches d’un arbre, si l’on peut tronçonner son tronc, l’on ne pourra en aucune façon le déraciner totalement. Il pourra toujours ressusciter.

לג וַיִּטַּע אֶשֶׁל בִּבְאֵר שָׁבַע וַיִּקְרָא-שָׁם בְּשֵׁם יְהוָה אֵל עוֹלָם. (בראשית כא:לג)

33 Et Avraham planta un tamaris à Beer Sheva et y proclama le Seigneur, le Tout-Puissant éternel. (Genèse 21:33)

 

[1] Parashat VaYera: Genèse 18:1-22:24.

[2]  Le verbe יְדַעְתִּיו signifiant « je l’ai distingué », « je l’ai élu », je l’ai toujours aimé », « je l’ai toujours connu/ reconnu ».

[3] “In Judaism, faith is not acceptance but protest, against the world that is, in the name of the world that is not yet but ought to be. Faith lies not in the answer but the question – and the greater the human being, the more intense the question.” — Jonathan Sacks, To Heal a Fractured World: The Ethics of Responsibility, p. 27.

Shabbat Shalom !

Le site de Haim Ouizemann

 

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétalien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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