« Mais vous, l’Eternel vous a adoptés, il vous a arrachés de ce creuset de fer, l’Egypte, pour que vous fussiez un peuple lui appartenant, comme vous l’êtes aujourd’hui. […] Et quelle divinité entreprit jamais d’aller se chercher un peuple au milieu d’un autre peuple, à force d’épreuves, de signes et de miracles, en combattant d’une main puissante et d’un bras étendu, en imposant la terreur, toutes choses que l’Eternel, votre Dieu, a faites pour vous, en Egypte, à vos yeux ? » (1)

C’est ainsi que notre parasha décrit la naissance du peuple d’Israël : une délivrance au forceps, imposée à la mère (la nation égyptienne) par le chirurgien divin.

En effet, comme nous le lisons dans la Haggada de Pessa’h (dans laquelle nous retrouvons d’ailleurs la deuxième partie de la citation ci-dessus), c’est en Egypte que les Hébreux, qui n’étaient jusqu’alors qu’une famille, sont devenus un véritable peuple.

Mais c’est malgré lui que le « creuset de fer » égyptien a tenu lieu de matrice pour ce peuple; et à présent que la gestation est terminée, la mère refuse de laisser sortir l’enfant, nécessitant l’intervention musclée du médecin… intervention qui se révélera fatale pour la mère mais qui finira par donner naissance à un peuple dont le destin sera à jamais lié à Celui qui l’a délivré.

La lecture de ces versets, décrivant « les douleurs de l’enfantement de la nation juive » (2), a de quoi laisser perplexe : outre les circonstances exceptionnelles qui voient naître Israël en tant que peuple, on peut se demander pourquoi il était nécessaire que cette naissance soit aussi douloureuse et traumatisante (au point que nous la revivions chaque année lors de la fête de Pessa’h, en une sorte de catharsis collective).
La réponse est que l’enfant à naître est l’objet d’une dispute idéologique entre sa mère (l’Egypte, représentée par le faux dieu Pharaon) et son « géniteur » divin.

Lorsque Dieu envoie Moïse en mission libératrice, voici en effet le message qu’Il lui ordonne de transmettre à Pharaon : « Ainsi parle l’Eternel : Israël est le premier-né de mes fils; or, je t’avais dit : Laisse partir mon fils pour qu’il me serve; et tu as refusé de le laisser partir. Eh bien ! moi je ferai mourir ton fils premier-né. » (3)

Voici donc la question sur laquelle vont s’affronter Dieu et Pharaon : à qui appartient Israël et qui doit-il servir ? Les dix plaies qui vont s’abattre sur l’Egypte seront autant d’étapes dans ce dialogue dont le but n’est autre que « le dévoilement des caractères les plus profonds de l’identité spécifique d’Israël, en ce qu’elle diffère des multiples identités humaines » (4).

Et c’est bien ce que notre parasha, quelques versets avant la fin, précise: « Car tu es un peuple consacré à l’Eternel, ton Dieu : il t’a choisi, l’Eternel, ton Dieu, pour lui être un peuple spécial entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre. » (5)

Dans son commentaire sur ce verset, le rav Shimshon Raphaël Hirsch explique que le peuple d’Israël, contrairement aux autres nations, ne décide pas lui-même de sa destinée : chaque aspect de la vie de ce peuple est régi par la loi divine, que ce soit au niveau individuel ou national; c’est pourquoi il doit être mis à part (sens véritable du mot « kadosh« , traduit ici par « consacré ») afin d’établir une société qui soit, en chacun de ses aspects, un témoignage et un dévoilement de la présence divine.

Durant près de 2000 ans, les Juifs, dispersés parmi les nations, n’ont pu jouer ce rôle que d’une manière passive : quel meilleur témoignage, en effet, de l’action divine que la survie miraculeuse de ce peuple, en dépit de toutes les tentatives de le supprimer ?

Depuis 1948, cependant, le peuple d’Israël, revenu sur sa terre et renouant avec son existence nationale, a le potentiel pour retrouver pleinement le rôle qui est le sien : être « une lumière pour les Nations » (6) en construisant une société modèle.

C’est d’ailleurs ce à quoi aspiraient les théoriciens et les fondateurs de l’Etat, notamment Théodore Herzl (7) et David Ben Gourion (8), prouvant ainsi que cette idée, loin d’être une notion purement religieuse, constitue en réalité l’idéal de tout un peuple.

Où en est cet idéal aujourd’hui ? L’Etat d’Israël se voit-il toujours comme cette société dont le but est de servir de modèle aux Nations ? Ou sommes-nous devenus un peuple semblable aux autres, avec les mêmes aspirations et les mêmes espérances ? Et qu’en est-il de la manière dont Israël est perçu par ces Nations ? Serait-il possible que l’anti-sionisme virulent, nouvelle facette d’une haine bimillénaire, soit lié à la perte de cet idéal ?

« Il t’a choisi, l’Eternel, ton Dieu, pour lui être un peuple spécial entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre »… à nous de retrouver cet idéal et de construire enfin cette société que le monde entier attend !

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(1) Deutéronome IV, 20 et 34
(2) Rav Adin Steinsaltz, La Hagada de Pâque, p. 57
(3) Exode IV, 22-23
(4) Rav Yossef Atoun, Naissance d’Israël – Le printemps du monde, p. 132
(5) Deutéronome VII, 6
(6) Selon l’expression du prophète Isaïe (Isaïe XLIX, 6)
(7) « Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et grandi de notre grandeur. Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de l’humanité. » (T. Herzl, L’Etat juif: Essai d’une solution de la question juive, in: Le sionisme dans les textes, p. 187)
(8) « Comment, se demandait Ben Gourion, Israël pourrait-il devenir, non un pays de plus, semblable à tous les autres, mais ce qu’il appelait sans trop préciser sa pensée: une « société modèle » ou un « peuple accompli », qui devait être une « lumière pour les nations » ? » (David Ben Gourion, Journal 1947-1948 – Les secrets de la création de l’Etat d’Israël, p. 48 de l’introduction)