« Tu feras confectionner pour Aaron ton frère des vêtements sacrés, insignes d’honneur et de majesté […] afin de le consacrer à mon sacerdoce. » – Exode XXVIII, 2-3

Après s’être occupé, dans la parashat Teruma, de la construction du sanctuaire et des différents éléments le composant, la Torah expose à présent le processus de consécration des prêtres (cohanim) et, en premier lieu, les différents vêtements que ceux-ci devront porter pour le service divin. Ces habits sont au nombre de quatre – une tunique (ktonet), des pantalons (michnassaïm), un turban (mitsnefet) et une ceinture (avnet) – auxquels viennent s’ajouter, pour le grand prêtre (cohen gadol), quatre vêtements supplémentaires: un pectoral (‘hoshen), une sorte de ceinture sophistiquée (ephod), un manteau (me’il) et un diadème (tsits).

Ces vêtements, dont le rôle est de conférer « honneur et majesté » à celui qui les porte, doivent être confectionnés par des artisans que la Torah appelle ‘hachmeï lev asher miletiv rua’h ‘hochma (1), ce qui se traduit littéralement par « des gens intelligents de cœur que [Dieu a] remplis d’un esprit de sagesse ». Cette condition est interprétée par le Ramban (Rabbi Moshé ben Na’hman, plus connu sous le nom de Na’hmanide) comme une allusion au fait que ces artisans doivent « comprendre ce qu’ils font », c’est-à-dire que leur intention au moment de la confection des habits doit être dirigée explicitement vers les notions d’honneur et de majesté qui y seront attachées, étant précisé qu’il s’agit là non pas des attributs du cohen, mais bien de ceux de Dieu (2). C’est dire l’importance de ces vêtements !

Mais si importants soient-ils, il ne s’agit après tout que d’un uniforme. Et tout le monde sait bien que ce n’est pas l’uniforme qui compte, mais les actes de celui qui le porte, n’est-ce pas ? Eh bien à vrai dire, il semblerait que ce ne soit pas tout à fait vrai ! Il ressort en effet des termes utilisés par la Torah dans notre verset – « afin de le consacrer à mon sacerdoce » – qu’un prêtre qui ne serait pas revêtu de ses habits sacerdotaux n’a pas le droit de servir comme prêtre. Bien plus, il est considéré comme profane, un « étranger » au service divin (zar), qui encoure la mort s’il tente de participer au service (3).

Laissons un instant les prêtres à leur sacerdoce et revenons un peu en arrière dans le texte de la Torah. Au début du livre de la Genèse, après qu’Adam et Eve eurent goûté au fruit défendu, il est dit que « l’Eternel-Dieu fit pour l’homme et pour sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (4). Dans son commentaire sur ce verset, le Ba’al haTurim (Rabbi Ya’akov ben Asher) fait remarquer que le mot hébreu vayalbishem, traduit ici par « les en vêtit », n’apparaît que deux fois dans toute la Bible: la première, dans le contexte que nous venons de citer, et la seconde, précisément en rapport avec les vêtements des prêtres (5). Ce qu’il en déduit est aussi surprenant qu’audacieux: les « tuniques de peau » confectionnées par Dieu pour Adam et Eve ne seraient autres que des habits sacerdotaux !

Pour comprendre ce que signifie cette interprétation, il importe avant tout de bien saisir quel est le rôle du prêtre et en quoi ses habits l’aident à accomplir ce rôle. Car la fonction essentielle du prêtre, par le biais des très nombreuses tâches qui lui incombent, est d’assurer la paix. Paix entre Dieu et les hommes, mais également – et peut-être surtout – paix entre les hommes eux-mêmes (6). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est Aharon, le frère de Moïse, qui a été choisi pour être le premier cohen gadol de l’Histoire, lui qui est décrit par nos Sages comme « aimant la paix et recherchant la paix » (7).

Or, il se trouve que les vêtements portés par le cohen gadol ne sont pas étrangers à la recherche de cette paix. La Guemara (8) nous enseigne en effet que, outre l’honneur et la majesté qui leur sont attachés, les habits sacerdotaux ont également pour effet d’aider à expier certaines fautes, dont le meurtre, l’idolâtrie et les relations interdites – considérées comme les trois plus graves fautes – ainsi que le lashon har’a (littéralement: « mauvaise langue », c’est-à-dire: le fait de parler en mal d’autrui), faute considérée comme aussi grave que les trois précédentes réunies !

L’explication d’un tel mécanisme dépassant de loin le cadre de ce texte, je me permets de renvoyer le lecteur intéressé au long développement que le rav Shimshon Raphaël Hirsch consacre au sujet des habits sacerdotaux dans son commentaire sur le chapitre XXVIII du livre de L’Exode. Notons simplement que les habits sacerdotaux, en aidant à expier certaines fautes relevant aussi bien de la catégorie beïn adam laMakom (entre l’homme et Dieu) que beïn adam la’havero (entre l’homme et son prochain), contribuent à rétablir la paix, que ce soit entre les hommes eux-mêmes ou entre ceux-ci et Dieu.

Revenons à présent aux « tuniques de peau » du livre de la Genèse. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, ces vêtements – assimilés par le Ba’al haTurim aux habits des prêtres – sont donnés à Adam et Eve en conséquence directe de leur faute et juste avant que ceux-ci soient renvoyés du Gan ‘Eden. Se pourrait-il que Dieu, par le biais de ces vêtements, adresse un message à Adam et Eve ? Se pourrait-il qu’au moment où ces derniers sortent du Gan ‘Eden pour s’élancer dans ce qui est peut-être la plus grande aventure de l’humanité, Dieu leur dise: « n’ayez pas peur, vous avez la capacité de réparer votre faute, de rétablir la paix entre vous et moi » ?

Pour la Torah, l’histoire de l’homme commence par une faute. Une faute très grave, puisqu’elle est considérée par nos Sages comme étant à l’origine de la possibilité du mal dans le monde. Mais ce n’est en aucun cas une chute définitive, puisque l’histoire de l’humanité n’est autre que l’histoire de la réparation de cette faute. Et même si nous n’avons aujourd’hui ni prêtres, ni vêtements sacerdotaux, il ne tient qu’à nous de remplir ce rôle. Après tout, ne sommes-nous pas tous descendants d’Adam et Eve ? N’avons-nous pas tous hérités, au moins spirituellement, de leurs « tuniques de peau » ?

Quels que soient les habits que nous portons, il ne tient qu’à nous de faire de ces vêtements un uniforme de prêtre. Et même si nous ne sommes pas tous des descendants d’Aharon habilités à servir dans le sanctuaire, peut-être que si nous sommes capables de nous élever au point de nous revêtir « d’honneur et de majesté », nous pourrions jouer un rôle équivalent à celui du prêtre. Car après tout, il se pourrait bien que l’habit fasse effectivement le cohen

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(1) Exode XXVIII, 3
(2) Voir le commentaire du Ramban sur Exode XXVIII, 2-3
(3) Voir Nombres I, 51; III, 10 et 38 et XVIII, 7, ainsi que le commentaire du rav Shimshon Raphaël Hirsch sur le chapitre XXVIII de L’Exode dans lequel il consacre un long développement aux habits sacerdotaux.
(4) Genèse III, 24
(5) Lévitique VIII, 13: « Puis Moïse fit approcher les fils d’Aaron, les revêtit (vayalbishem) de tuniques, les ceignit d’écharpes et les coiffa de turbans, comme l’Eternel l’avait enjoint à Moïse. »
(6) Voir la définition qu’en donne le Rav Yehuda Léon Askénazi dans Mayanot, cité in: Les définitions hébraïques de « Manitou », Editions Ormaya, p. 69
(7) Pirkeï Avot I, 12
(8) Traités Zeva’him 88b et ‘Arachin 16a