« Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside au milieu d’eux. » – Exode XXV, 8

Après avoir exposé, dans les parashiot Yitro et Mishpatim, les lois fondamentales devant être observées par le peuple d’Israël, la Torah nous présente un sujet quelque peu déroutant: la construction d’un lieu de résidence pour Dieu. Le Tout-Puissant, l’Eternel, le Créateur de toutes choses, Celui qui a abattu Sa colère sur l’Egypte et accompli des miracles pour délivrer Son peuple… demande à présent aux Enfants d’Israël de Lui ériger un lieu de résidence sur Terre ! Et ce lieu de résidence, ce « sanctuaire », revêt une telle importance que la Torah va consacrer pas moins de cinq parashiot à sa construction, détaillant avec minutie les matériaux devant être utilisés, les dimensions des différentes composantes du sanctuaire, les ustensiles qui y seront utilisés, la confection des habits sacerdotaux et la description des différents sacrifices devant y être apportés. Pourquoi une telle précision ? Et, surtout, quel est le sens d’une résidence terrestre pour Dieu ?

Dans son commentaire sur notre parasha, Rashi explicite le terme « sanctuaire » (mikdash, en hébreu) comme désignant une « maison de sainteté » (beit kedusha); plus précisément, pour reprendre les termes du professeur Georges Hansel, il s’agit d’un « édifice abritant la sainteté » (1). Contrairement à ce qu’on a l’habitude d’entendre, le sanctuaire n’est donc pas un « lieu saint », mais plutôt un lieu qui permet à la sainteté de s’exprimer.

Mais qu’est-ce que la sainteté ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord revenir à l’hébreu, afin de s’affranchir des notions contraires au judaïsme trop souvent véhiculées par la traduction. « Saint » se dit en hébreu kadosh, mot qui comprend une idée de séparation ou différentiation, comme dans la phrase que le fiancé dit à sa fiancée sous le dais nuptial: « at mekudeshet li« . Le mot mekudeshet vient en effet de la même racine que kadosh et signifie que la fiancée se trouve à présent, aux yeux de son fiancé, séparée de toutes les autres femmes: elle a une valeur que les autres femmes n’ont pas. C’est la même idée pour Shabbat et les jours de fête: ces jours ont une valeur que les autres jours n’ont pas, raison pour laquelle ils sont appelés kedoshim, « séparés ». La sainteté se définit donc comme l’acquisition d’une « valeur ajoutée » dont l’effet est de différencier l’objet, le temps ou l’individu porteur d’une telle valeur par rapport à ceux qui ne le sont pas.

Il s’ensuit qu’à l’exception de Dieu, rien dans ce monde n’est saint per se: la sainteté n’existe qu’en fonction de la valeur de telle ou telle chose, évaluée par rapport au projet divin. En d’autres termes: est saint ce qui permet au projet divin de se réaliser, au moins en partie. Et le projet divin, tel qu’il nous est dévoilé à travers la Torah, consiste en l’édification d’une société humaine au sein de laquelle Dieu puisse « résider ». Un projet fou, insensé, démesuré, voué à l’échec… s’exclame une humanité pas encore prête à délaisser le culte des idoles. Un projet grandiose… répond le peuple d’Israël, qui relève le défi et n’aura de cesse, malgré toutes les vicissitudes de son histoire, de mener ce projet à bien.

Reste à savoir comment ! Remarquons à cet effet que l’ordre de construire le sanctuaire n’est donné qu’après l’énoncé d’un certain nombre de lois fondamentales, qui ont pour but l’édification d’une société morale et juste. La « maison de sainteté » ne peut remplir son rôle que si le peuple qui la construit est également un élément permettant à la sainteté de s’exprimer. Et cette sainteté, au niveau collectif, ne peut s’exprimer qu’à travers « le respect absolu de la loi morale de Dieu » (2). Lorsque ce n’est pas le cas, le sanctuaire ne peut remplir son rôle et, perdant toute raison d’être, il est détruit. Est-ce à dire que Dieu n’aurait alors plus de résidence ? Rien n’est moins sûr…

Revenons un instant au verset ordonnant la construction du sanctuaire: « Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside au milieu d’eux ». En hébreu, l’expression « au milieu d’eux » se dit betocham, ce qui peut également se comprendre comme signifiant « à l’intérieur d’eux ». C’est ce qui conduit nombre de commentateurs à enseigner que la véritable résidence de Dieu se trouve en fait à l’intérieur de chacun d’entre nous.

La construction du sanctuaire est un projet suffisamment important pour que la Torah en détaille chaque élément avec minutie; mais ce projet n’a de sens que si chacun de ses bâtisseurs fait de lui-même un lieu de résidence pour Dieu, une « maison de sainteté », permettant ainsi l’émergence d’une société véritablement morale et juste.

A l’heure où les « lieux saints » sont l’objet de luttes acharnées, il me semble urgent de méditer cette leçon…

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(1) Voir commentaire de Rashi sur Exode XXV, 8 et Terouma: l’espace sacré, cours donné en janvier 2016 par le prof. Hansel pour le site d’études en ligne Akadem
(2) Commentaire du rav Shimshon Raphaël Hirsch sur Exode XIX, 6 (traduit par mes soins)