« Vous êtes les enfants de l’Eternel, votre Dieu: ne vous tailladez point le corps, ne vous rasez pas entre les yeux, en l’honneur d’un mort. Car tu es un peuple consacré à l’Eternel, ton Dieu, et c’est toi qu’il a choisi, l’Eternel, pour lui être un peuple spécial entre tous les peuples répandus sur la terre. » (1)

La lecture de ces versets, dans la parasha de cette semaine, soulève immanquablement la question suivante : quel rapport y a-t-il entre le statut d' »enfants de l’Eternel » et l’interdiction de manifester son deuil par des pratiques d’auto-mutilation ? Et en quoi de telles pratiques porteraient-elles atteintes au caractère « spécial » du « peuple choisi » ?

La Guemara (2) fait de cette injonction une lecture étonnante : l’interdiction de se taillader étant formulée, en hébreu, « lo titgodedu », les Sages font un rapprochement avec le terme « aguda » – qui désigne, entre autres, un groupe ou une faction – et déduisent de ce rapprochement l’interdiction de se séparer en groupes distincts (3). A partir d’une loi visant à préserver l’intégrité du corps de chaque individu juif, les Sages déduisent ainsi la nécessité de préserver l’intégrité du corps de la nation juive (4).

Cet enseignement théorique semble toutefois se heurter à la réalité concrète : que les distinctions soient d’ordre culturel ou idéologiques, il est indéniable que le monde juif est constitué de nombreux groupes, extrêmement différents et aux points de vue parfois difficilement compatibles. Mais d’un autre côté, n’est-ce pas justement ce qui fait la richesse du judaïsme ? Comment concilier l’interdiction de porter atteinte au corps de la nation et l’existence, au sein de cette même nation, de tant de groupes différents ?

Le rav Dov Lipman, membre de la précédente Knesset sous la bannière du parti Yesh ‘Atid, répond à cette question en faisant remarquer qu’au moment de recevoir la Torah, les Hébreux étaient réunis au pied du Mont Sinaï « comme un seul homme, d’un seul coeur » (5) mais qu’ensuite, lors de la traversée du désert, chacun avançait et campait sous le drapeau de sa Tribu.

Voici comment il explique cette différence (6) : « L’unité ne signifie pas que nous devions être d’accord sur tout. Nous sommes différents, à l’image des différentes Tribus possédant chacune son drapeau. L’unité signifie que nous devons traiter chacun avec respect, en dépit de nos différences, et que nous devons être capables de mettre ces différences de côté afin de travailler ensemble. Dans le désert, ceci était concrétisé par les rituels ayant lieu dans le Tabernacle, qui se trouvait au milieu du camp », rassemblant ainsi toutes les Tribus.

A l’exception des Cohanim et Leviim, nous avons aujourd’hui perdu la trace des Tribus et nous ne savons pas à quel drapeau nous aurions été rattachés dans le désert. Nous avons donc créé de nouvelles tribus, qui façonnent notre manière d’être juif. La question est de savoir s’il s’agit de véritables tribus – respectueuses de leurs différences mais conscientes d’appartenir à un seul et même peuple – ou de factions séparées, les « agudot » contre lesquelles nos Sages nous mettent en garde.

Malheureusement, force est de constater que, bien souvent, nous avons tendance à nous enfermer – et à enfermer les autres ! – dans une catégorie et à oublier que celle-ci ne représente qu’une facette du judaïsme. En agissant ainsi, nous portons gravement atteinte à l’intégrité physique de la nation juive, au point de mettre son existence en danger. Voilà pourquoi la Torah relie l’interdiction de « se taillader le corps » à notre statut d' »enfants de l’Eternel » et de « peuple choisi »: car ce n’est qu’en étant véritablement unis que nous méritons ce statut !

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(1) Deutéronome XIV, 1-2
(2) Traité Yebamot 13b-14a
(3) En hébreu: « lo ta’assu agudot agudot »
(4) Voir le commentaire du rav Shimshon Raphaël Hirsch sur ces versets.
(5) Voir le commentaire de Rashi sur Exode XIX, 2
(6) To unify a nation – My vision for the future of Israel, p. 95 (traduit par mes soins)