« Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables » : voici comment débute l’épisode biblique connu sous le nom de Tour de Babel (1). L’histoire est bien connue: l’humanité s’étant liguée dans un projet de construction d’une tour aux fins d’atteindre le ciel, D-ieu réagit par la confusion du langage des hommes, « de sorte que l’un n’entende pas le langage de l’autre », puis en les dispersant sur l’ensemble de la terre.

Un épisode relativement court (9 versets) mais riche d’enseignements. Dans un texte fondamental intitulé Universalisme et cosmopolitisme (2), le rav Yéhuda Léon Askénazi analyse cet épisode, en se penchant particulièrement sur ce premier verset.

Il commence par faire remarquer que cette traduction du verset (qui est celle, généralement acceptée, du Grand rabbin Zadoc Kahn) n’est pas vraiment satisfaisante, notamment en raison de son caractère redondant. Dans le texte original, en hébreu, il est question de « safa e’hat » (une seule langue) et de « dvarim a’hadim« ; c’est la traduction de cette dernière expression qui pose problème. Se basant sur le Talmud de Jérusalem (3), le rav Askénazi propose une autre traduction: « il y avait une langue universelle, et des paroles particulières ». Autrement dit: « chaque famille humaine avait son langage, mais toutes ensemble pouvaient disposer d’une langue unique ».

Puis, poursuivant le récit de la Torah, le rav Askenazi explique ce que signifie, selon lui, la confusion du langage des hommes suite à la construction de la Tour de Babel: « la langue de l’unité ayant disparu, il n’est resté que la langue des spécificités. Alors, on ne s’est plus compris. »

Il semblerait donc que l’humanité ait connu, il y a fort longtemps, un état d’unité tel que la spécificité de chacun de ses membres – les fameuses « paroles particulières » – pouvait y être intégré sans problème. Mais cette unité, ayant été utilisée à mauvais escient, a fini par éclater, sans pour autant que le souvenir n’en disparaisse.

Il en résulte que les différentes nations nées de cet éclatement, nostalgiques de ce temps d’avant la désunion, vivent depuis « en diaspora de l’unité humaine perdue », chacune d’entre elles ne représentant dès lors « qu’une manière très particulière, très spécifique d’être homme ».

L’histoire de l’humanité, depuis cet épisode et jusqu’à nos jours, n’est autre que l’histoire de la recherche de cette unité perdue; force est de constater que, jusqu’à présent, cette recherche est un cuisant échec. Il faudra donc, pour parvenir à ce but, qu’apparaisse « une autre ligne, une autre stratégie de l’espérance de réalisation de cet universel et qui est, dès l’origine, l’amorce de l’idéal messianique ».

Cette autre ligne, c’est Israël, seule nation à ne pas être issue de l’éclatement babélien (4) et seule à être capable, par sa structure même, de donner l’impulsion nécessaire à un rétablissement de l’unité originelle.

En effet, ce qui fait échouer les nations, c’est qu’elles confondent unité et uniformité: chacune ayant « emporté avec elle une face de l’identité humaine », elles ne peuvent se rendre compte que, pour que « le visage de l’homme » puisse se recomposer, toutes sont absolument nécessaires, avec leur cortège de différences et de particularités. La seule nation à pouvoir le leur enseigner est celle qui est précisément construite sur ce modèle: Israël, dont les 13 Tribus forment chacune une facette particulière et qui sont toutes nécessaires pour parvenir à l’unité.

Tel est, grossièrement résumé, l’enseignement du rav Askénazi sur cet épisode. J’aimerais toutefois y ajouter une touche personnelle, inspirée par les terribles événements qui touchent Israël depuis près de deux semaines. Au vu de la manière abjecte dont le monde – hormis quelques trop rares individus qui méritent le titre de Justes parmi les Nations – réagit lorsque des Juifs sont assassinés de sang-froid en pleine rue, je ne peux me départir de l’impression que l’humanité a décidé, consciemment ou non, d’opérer une ultime tentative pour réaliser l’unité sans Israël. Ou, pour être plus exact: au détriment d’Israël, sacrifié sur l’autel de l’unité. Cette décision, pour logique qu’elle soit – comme nous l’avons vu, Israël ne fait pas partie des Nations Unies de la période antébabélienne – n’en est pas moins vouée à l’échec.

Lorsque les nations auront pris conscience de l’impossibilité de parvenir seules à l’unité, elles se tourneront alors inéluctablement vers Israël, qui saura assurément les guider sur la bonne voie, fidèle à la parole du prophète Isaïe: « Je veux faire de toi la lumière des nations, mon instrument de salut jusqu’aux confins de la terre » (5).

Mais à ce moment-là, les nations auront également à rendre compte de chaque goutte de sang juif qu’elles auront contribué, directement ou non, à verser (6). Alors seulement, « le loup et l’agneau paîtront côte à côte, le lion comme le boeuf mangera de la paille et le serpent se nourrira de poussière; plus de méfaits, plus de violence sur toute ma sainte montagne: c’est l’Eternel qui a parlé » (7).

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(1) Genèse XI, 1-9
(2) In La parole et l’écrit, tome II, p. 15-29
(3) Traité Meguilah I, 9
(4) La nation d’Israël naîtra bien plus tard, et dans des circonstances extrêmement particulières, au moment de la sortie d’Egypte; voir à ce sujet, entre autres, Naissance d’Israël – Le printemps du monde du rav Yossef Atoun
(5) Isaïe XLIX, 6
(6) Voir à ce sujet le commentaire du rav Avigdor Neventsal sur le verset « Nations, félicitez Son peuple, car D-ieu venge le sang de Ses serviteurs; Il exerce Sa vindicte sur Ses ennemis, réhabilite et Sa terre et Son peuple ! » (Deutéronome XXXII, 43), que je reproduis en partie ici.
(7) Isaïe LXV, 25