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Parashat Noa’h, la promesse de l’Alliance

Noé et le nouveau monde
Noé et le nouveau monde

Lors de notre lecture[1] de la parashat Bereshit, nous avions appris que, comme l’Homme ne pensait et ne faisait que le mal, l’Eternel songea un instant à détruire totalement Sa propre Œuvre. Pourtant, il finit par וַיִּנָּחֶם ‘se raviser’ (Genèse 6:8) en choisissant un homme, Noa’h, Noé. Si l’Homme ne croit pas toujours en l’Eternel, l’Eternel croit toujours en Ses créatures. Il ne faut en aucune manière désespérer de l’avenir de l’Humanité. L’espérance est au cœur de l’intention divine dans la parashat Bereshit.

Après l’échec moral d’Adam et de Caïn, cette espérance est incarnée par Noa’h, Noé auquel il incombe de  » וַיִּנָּחֶם consoler » un monde fracturé et corrompu:

כט וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ נֹחַ לֵאמֹר זֶה יְנַחֲמֵנוּ מִמַּעֲשֵׂנוּ וּמֵעִצְּבוֹן יָדֵינוּ מִן-הָאֲדָמָה אֲשֶׁר אֵרְרָהּ יְהוָה. (בראשית ה:כט)

29 Et Il [l’Eternel] appela son nom Noé, en disant: « celui-ci nous consolera de notre tâche et du labeur de nos mains, causé par cette terre qu’a maudite l’Éternel! » (Genèse 5:29)

 

Noé engendre trois enfants, Shem, ‘Ham et Yaphet. Les enfants ne sont-ils point l’espérance du monde?

י וַיּוֹלֶד נֹחַ שְׁלֹשָׁה בָנִים אֶת-שֵׁם אֶת-חָם וְאֶת-יָפֶת. (בראשית ו:י)

10 Et Noé engendra trois fils: Shem, ‘Ham et Japhet. (Genèse 6:10)

Mais pourquoi la source biblique trouve-t-elle juste de répéter au chapitre 6 le nom des descendants de Noé, alors même que ceux-ci sont déjà cités au chapitre précédent?

לב וַיְהִי-נֹחַ בֶּן-חֲמֵשׁ מֵאוֹת שָׁנָה וַיּוֹלֶד נֹחַ אֶת-שֵׁם אֶת-חָם וְאֶת-יָפֶת. (בראשית ה:לב)

32 Et Noé, étant âgé de cinq cents ans, engendra Shem, puis ‘Ham et Japhet. (Genèse 5:32)

 

Rashi répond par sa définition du mot תּוֹלְדֹת « engendrements »:

ט אֵלֶּה תּוֹלְדֹת נֹחַ נֹחַ אִישׁ צַדִּיק תָּמִים הָיָה בְּדֹרֹתָיו אֶת-הָאֱלֹהִים הִתְהַלֶּךְ-נֹחַ. (בראשית ו:ט)

9 Ce sont les engendrements de Noé. Noé fut un homme juste, irréprochable, d’entre ses contemporains; il marchait avec le Seigneur. (Genèse 6:9)

 

אֵלֶּה תּוֹלְדֹת נֹחַ נֹחַ אִישׁ צַדִּיק. הוֹאִיל וְהִזְכִּירוֹ סִפֵּר בִּשְׁבָחוֹ שֶׁנֶּאֱמַר זֵכֶר צַדִּיק לִבְרָכָה. דָּבָר אַחֵר לְלַמֶּדְךָ שֶׁעִקָּר תּוֹלְדוֹתֵיהֶם שֶׁל צַדִּיקִים מַעֲשִׂים טוֹבִים :

« Ceux-ci sont les engendrements de Noa’h. Noa’h fut un homme juste Puisqu’on le nomme, on fait son éloge, [alors que l’emploi du mot ‘engendrements’ aurait dû plutôt conduire à l’énoncé d’une généalogie], ainsi qu’il est écrit: ‘le souvenir du juste est une bénédiction’ (Proverbes 10:7). Autre explication: C’est pour t’apprendre que les véritables ‘générations’ laissées par les justes sont constituées par leurs bonnes œuvres » (Genèse  Raba 30, 6)

Noé, considéré comme le juste de sa génération, est celui sur lequel repose l’avenir de toute l’Humanité dont les piliers sont ses trois fils ‘Ham, Shem et Yaphet. Ces derniers doivent s’inspirer de leur père et suivre son modèle, agir avec bonté et bienveillance. La source biblique, en insistant sur la descendance de Noé, aspire à nous enseigner qu’au-delà de la dimension biologique, la dimension éthique doit l’emporter. L’engendrement qui relève du biologique doit être sublimé, transcendé par la grandeur et la noblesse d’esprit des hommes. L’action des hommes qui fondent l’Histoire de l’Humanité insuffle du sens à la présence humaine sur terre.

Or, Noé, dès sa sortie de l’arche, va planter une vigne, connaître l’ivresse en buvant de son fruit, ce qui va le mener à la déchéance physique et morale:

כא וַיֵּשְׁתְּ מִן-הַיַּיִן וַיִּשְׁכָּר וַיִּתְגַּל בְּתוֹךְ אָהֳלֹה. (בראשית ט:כא)

21 Et il but de son vin et s’enivra, et il se mit à nu au milieu de sa tente. (Genèse 9:21)

Noé ne répond plus aux attentes de l’Eternel.

Toutefois, si, avant le Déluge (Genèse 6:5-7), le mal et l’iniquité des hommes motivent la destruction du monde, il en est tout autrement après le Déluge. L’Eternel ‘prend acte’ de la fragilité de l’Homme:

… וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-לִבּוֹ לֹא-אֹסִף לְקַלֵּל עוֹד אֶת-הָאֲדָמָה בַּעֲבוּר הָאָדָם, כִּי יֵצֶר לֵב הָאָדָם רַע מִנְּעֻרָיו; וְלֹא-אֹסִף עוֹד לְהַכּוֹת אֶת-כָּל-חַי כַּאֲשֶׁר עָשִׂיתִי. (בראשית ח:כא)

21 … « Désormais, Je [l’Eternel] ne continuerai plus à maudire la terre à cause de l’homme, car le penchant du cœur de l’homme est mauvais dès son enfance; désormais, je ne continuerai plus à frapper tous les vivants, comme je l’ai fait. (Genèse 8:21)

 

Le mal s’avère être inhérent à la nature humaine avec laquelle le Créateur devra désormais composer plutôt que de l’anéantir. Force est de constater que l’Homme n’a point foncièrement changé après le Déluge. C’est alors que la Divinité initie et inaugure un nouveau temps d’Alliance où l’Homme devra faire preuve, une fois encore, de responsabilité envers son environnement.

Cette Alliance unilatérale se fonde sur le serment divin, comme Rashi le révèle:

וְלֹא אֹסִף. כָּפַל הַדָּבָר לִשְׁבוּעָה הוּא שֶׁכָּתוּב אֲשֶׁר נִשְׁבַּעְתִּי מֵעֲבוֹר מֵי נֹחַ וְלֹא מָצִינוּ בָּהּ שְׁבוּעָה אֶלָּא זוֹ שֶׁכָּפַל דְּבָרָיו וְהִיא שְׁבוּעָה וְכֵן דָּרְשׁוּ חֲכָמִים בְּמַסֶּכֶת שָׁבוּעוֹת: (רש »י על הפסוק בראשית ח:כא)

« Je ne continuerai plus… Deux fois, pour le serment, ainsi qu’il est écrit: ‘De même que j’ai fait serment que le déluge de Noa’h ne désolerait plus la terre… ‘ (Isaïe 54:9). Mais nous n’avons trouvé de serment que cette répétition qui constitue un serment, comme expliqué par les Sages dans le Talmud, traité Shevou‘oth 36a. (Rashi sur le verset Genèse 9:21)

Noé est un juste qui, passif, – toutes ses actions ne sont mues que par les injonctions divines – ne prend jamais d’initiatives personnelles. Il marche fidèlement et avec dévouement avec l’Eternel! Le futur de Noé garantit que le monde ne sera, certes, plus détruit, mais il ne trace pas d’objectif moral ou historique singulier.

כב עֹד, כָּל-יְמֵי הָאָרֶץ זֶרַע וְקָצִיר וְקֹר וָחֹם וְקַיִץ וָחֹרֶף וְיוֹם וָלַיְלָה לֹא יִשְׁבֹּתוּ. (בראשית ח:כב)

22 Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récolte, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus. » (Genèse 8:22)

 

L’Alliance unilatérale conclue avec Noé à la fin du Déluge octroie à l’univers une stabilité cyclique soumise aux forces de la Nature.

Rabbi Lord Jonathan Sacks confronte souvent dans ses commentaires Noé au Patriarche Avraham et révèle la passivité du premier et la faculté d’action du second. Il cite, à cet effet, un texte extrait du Midrash Yelamdenu.

« Le texte se divise en deux parties et constitue un commentaire sur les paroles de Dieu adressées à Noé: ‘Alors Dieu dit à Noé: Sors de l’arche’ (Genèse 8:16). À ce sujet, le Midrash enseigne: Noé se dit: ‘Puisque je ne suis entré dans l’arche qu’avec la permission (de Dieu), devrais-je en sortir sans permission?’ Le Saint, béni soit-Il, lui dit: ‘C’est une permission que tu cherches? Dans ce cas, je te la donne.’ C’est alors que Dieu dit à Noé: ‘Sors de l’arche.’

« Le Midrash ajoute ensuite:

« Rabbi Juda bar Ilai a dit: ‘Si j’avais été là, j’aurais défoncé [les portes de] l’arche et je serais sorti de moi-même. »

« La morale que le Rabbi Rabinovitch[2] en a tirée — et c’est en réalité la seule possible — est que lorsqu’il s’agit de reconstruire un monde brisé, on n’attend pas la permission. Dieu nous donne Son aval ; Il attend de nous que nous allions de l’avant… »

« … Soudain, j’ai compris une dimension essentielle de ce qu’est la foi dans le judaïsme: avoir le courage de faire œuvre de pionnier, de créer du neuf, de prendre le chemin le moins fréquenté, d’oser s’aventurer vers l’inconnu. C’est ce qu’ont fait Abraham et Sarah lorsqu’ils ont quitté leur pays, leur patrie et la maison de leur père. C’est ce qu’ont fait les Israélites au temps de Moïse en s’avançant dans le désert, guidés seulement par une colonne de nuée le jour et une colonne de feu la nuit. »[3]

Cette stabilité statique est également propre au récit de la Tour de Babel. La génération de Babel aspire à bâtir par le biais de la Tour un avenir fondé sur le centralisme, l’uniformité et la stagnation de la pensée prévenant et entravant la croissance de l’Humanité dans son ensemble:

א וַיְהִי כָל-הָאָרֶץ שָׂפָה אֶחָת וּדְבָרִים אֲחָדִים. … ד וַיֹּאמְרוּ הָבָה נִבְנֶה-לָּנוּ עִיר וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ שֵׁם פֶּן-נָפוּץ עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ. (בראשית יא:ד)

1 Et toute la terre avait une même langue et des paroles unes. … 4 Et ils dirent: « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. » (Genèse 11:1-4)

 

Or, l’avenir souhaité par l’Eternel se fonde sur la pluralité, le pluralisme et la dispersion, car aucun homme ne ressemble à son prochain. L’essence même de l’Humanité réside dans la différence cultuelle et culturelle.

ח וַיָּפֶץ יְהוָה אֹתָם מִשָּׁם עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ וַיַּחְדְּלוּ לִבְנֹת הָעִיר. (בראשית יא:ח)

8 Et l’Eternel les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre, les hommes ayant renoncé à bâtir la ville. (Genèse 11:8)

 

Loin de constituer un châtiment divin, la dispersion de l’Humanité en familles et en langues garantit l’avenir du monde qui se bâtit précisément à partir de la diversité culturelle et la richesse du dialogue entre des êtres venus d’horizons variés.

Rabbi Jonathan Sacks écrit:

« Ainsi, après le Déluge, Dieu ne se contente plus d’être un Créateur: Il devient aussi un enseignant. Il instruit l’humanité, et le fait de deux manières: c’est-à-dire [i.e.] et par exemple [e.g.]. Il énonce des règles générales — l’alliance avec Noé — puis Il choisit un exemple: Abraham et sa famille. Ils doivent devenir des modèles, des exemples éclairants de ce que signifie vivre de manière proche et fidèle en présence de Dieu, non pas pour leur seul bénéfice, mais pour le bien de l’humanité tout entière.

« C’est pourquoi, à cinq reprises dans la Genèse, il est dit aux patriarches: ‘Par toi toutes les familles [ou toutes les nations] de la terre seront bénies.’ (Genèse 12:3; 18:18; 22:18; 26:4; 28:14)…

« Être juif, c’est être l’un des ambassadeurs de Dieu auprès du monde, afin d’être une source de bénédiction pour le monde; et cela implique nécessairement d’entrer en interaction avec le monde, d’agir de manière à inspirer les autres, comme Abraham et Joseph ont inspiré leurs contemporains. Tel est le défi auquel Abraham a été appelé au début de la parashah de cette semaine [parashat Lekh Lekha]. Il demeure notre défi aujourd’hui »[4].

Consécutivement à l’échec de Noé et de la génération de Babel, le Patriarche Abraham est appelé et choisi par l’Eternel pour créer un peuple particulier, vivant sur une terre particulière, afin d’être une bénédiction universelle pour toutes les familles de la terre en apportant sa contribution singulière au concert des nations.

יד וְהָיָה זַרְעֲךָ כַּעֲפַר הָאָרֶץ וּפָרַצְתָּ יָמָּה וָקֵדְמָה וְצָפֹנָה וָנֶגְבָּה וְנִבְרְכוּ בְךָ כָּל-מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה, וּבְזַרְעֶךָ. (בראשית כח:יד)

14 Et elle sera, ta postérité (celle d’Abraham), comme la poussière de la terre; et tu déborderas au couchant et au levant, au nord et au midi; et toutes les familles de la terre seront bénies par toi et par ta postérité. (Genèse 28:14)

[1] Parashat Noa’h: Genèse 6:9-11:32.

[2] Rabbi Rabinovitch, l’un des maîtres du Rabbi Jonathan Sacks.

[3] Covenant & conversation : The Courage to Live with Uncertainty, Noah 5776, 5783 Rabbi Jonathan Sacks. https://rabbisacks.org/covenant-conversation/noach/the-courage-to-live-with-uncertainty/ Cf. également Righteousness is not Leadership https://rabbisacks.org/covenant-conversation/noach/righteousness-is-not-leadership/

[4]  The Power of Example Lech Lecha • 5772, 5785 Rabbi Jonathan Sachs

https://rabbisacks.org/covenant-conversation/lech-lecha/the-power-of-example/

Shabbat shalom!

Le site de Haim Ouizemann

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétalien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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