La portion de Torah que nous lisons cette semaine est double et constituée des parashiot de Matot et Mas’é, que nous relions et lisons comme s’il s’agissait d’une seule longue parasha.

J’aimerais ici m’intéresser à la deuxième partie de cette lecture et plus précisément aux premiers versets de la parashat Mas’é, qui nous offrent une longue énumération des différentes étapes dont fut constitué le parcours des Bneï Israel dans le désert.

Au cours des 40 années qui séparent la sortie d’Egypte de l’entrée en Terre d’Israël, ceux-ci ne sont en effet pas restés statiques; et ce ne sont pas moins de 42 étapes qui sont rappelées ici par la Torah. Toute personne un tant soit peu familière du texte de la Torah ne pourra manquer d’être étonnée par cette litanie au cours de laquelle les termes « vayis’ou » (ils voyagèrent) et « vaya’hanou » (ils campèrent) reviennent comme une sorte de mantra envoutant.

Et lorsqu’on sait à quel point la Torah peut être « avare » de mots en certaines circonstances, les 50 versets composant le début de cette parasha nécessitent à coup sûr une explication.

S’il ne m’est pas possible dans le cadre de ce blog d’examiner en détail chacune de ces 42 étapes, j’aimerais toutefois vous suggérer l’explication suivante.

Au cours de l’Histoire, tous les peuples se sont constitués autour d’un territoire, plus ou moins défini; au même titre que la langue, la culture et la religion, la terre fait partie intégrante de l’identité d’un peuple. Et peut-être même plus : si la coexistence de plusieurs langues, cultures ou religions peut se concevoir au sein d’un même peuple, il n’existe qu’une seule terre.

A cet égard, comme en de nombreuses autres circonstances, le peuple juif et la Terre d’Israël font figures d’exception et de paradoxe : seul peuple au monde à être né en dehors de sa terre, il est également le seul à s’en voir promettre une par Dieu; seule terre au monde dont les frontières soient définies avant même que le peuple n’ait entrepris sa conquête (voir la suite de la parasha), elle est également la seule à être constamment contestée; seul peuple au monde à avoir passé plus de temps en exil que sur sa terre, il est également le seul à avoir entretenu à chaque génération l’espoir d’y retourner, au point d’avoir finalement réussi à concrétiser cet espoir envers et contre tout !

La question de la centralité de la terre et de sa place dans l’identité nationale n’est donc pas évidente pour ce peuple, né en exil et qui devra se battre pour conquérir une terre qui lui a été promise. Et le retour d’une partie du peuple sur sa terre, retour qui a permis en 1948 la renaissance de l’Etat juif, n’a que très peu contribué à régler cette question.

Chaque Juif qui fait son alyah, qui décide de s’installer en Israël, apporte avec lui une partie de la culture et de la mentalité de son pays d’origine. Même en étant pétri d’idéal sioniste, il est en effet extrêmement difficile (pour ne pas dire impossible ?) de se défaire de ces influences, à tel point que le rav Ouri Cherki fait remarquer, sous forme d’une boutade, qu’Israël est « le seul pays où il n’y a pas de Juifs » !

Si, en dehors d’Israël, les Juifs ont majoritairement tendance à se définir – et à être définis par les autres – comme tels, ce n’est pas le cas en Israël : dans ce pays né du rassemblement des exilés et où la majorité de la population est juive, la tendance est d’avantage à se définir – et à être défini par les autres – en lien avec son pays d’origine.

Reste à savoir si cet état de fait est souhaitable ou non… Et il me semble que tel est peut-être le message que veut nous délivrer la Torah à travers les 50 premiers versets de la parashat Mas’é : sachez que, quand bien même votre but est d’entrer en Terre d’Israël, le voyage sera long et composé de nombreuses étapes; et sachez que chacune de ces étapes aura son importance : l’exil n’est pas qu’une situation passagère avant de retrouver la Terre, l’exil est également constitutif de votre identité.

Le rav Yehuda Léon Askenazi (Manitou) explique (1) que, si les Juifs ont été dispersés dans le monde entier au cours de leur exil, c’est pour permettre, lors de leur retour sur la Terre d’Israël, la création d’une société qui soit un microcosme de l’humanité.

En effet, le but du retour n’est pas uniquement de reconstruire un Etat ou une nation, mais bien de « reconstruire l’humanité avec les nations ». Dans cette optique, l’exil n’est pas (uniquement) une punition ou un passage obligé avant de retrouver la Terre, mais doit permettre aux Juifs, lors de leur retour, « de ramener avec eux leur identité juive, lorsqu’ils l’ont suffisamment préservée, mais aussi la manière d’être homme des nations chez qui ils étaient en exil ».

A nous, à présent, de savoir trier le bon grain de l’ivraie et déterminer quelle part d’identité « exilique » il nous faut garder, et de quelle part il convient de se débarrasser, afin de pouvoir enfin réaliser la vocation du peuple juif rassemblé sur sa terre, à savoir (d’après les mots du rav Alexandre Safran) : préfigurer « l’unité morale du monde dans toute sa diversité » (2).

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(1) Voir L’exil, in: La parole et l’écrit, tome I, p. 281
(2) Voir Juifs d’Israël et Juifs de la Diaspora, in: Lumières pour l’avenir, p. 271