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Parashat Lekh Lekha, au-delà des étoiles

Le Patriarche Avraham au-delà des étoiles
Le Patriarche Avraham au-delà des étoiles

Consécutivement à l’échec de Noé et de la génération de Babel, le Patriarche Abraham[1] est appelé et choisi par l’Eternel pour créer un peuple particulier, vivant sur une terre particulière, afin d’être une bénédiction universelle pour toutes les familles de la terre en apportant sa contribution singulière au concert des nations.

יד וְהָיָה זַרְעֲךָ כַּעֲפַר הָאָרֶץ וּפָרַצְתָּ יָמָּה וָקֵדְמָה וְצָפֹנָה וָנֶגְבָּה וְנִבְרְכוּ בְךָ כָּל-מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה, וּבְזַרְעֶךָ. (בראשית כח:יד)

14 Et elle sera, ta postérité (celle d’Abraham), comme la poussière de la terre; et tu déborderas au couchant et au levant, au nord et au midi; et toutes les familles de la terre seront bénies par toi et par ta postérité. (Genèse 28:14)

Le Rav Lord Jonathan Sacks affirme que le futur d’Avraham, loin de constituer un repli identitaire, garantit la bénédiction pour l’ensemble des familles de la terre. L’identité particulière d’Israël a et doit avoir une portée universelle car celle-ci a pour vocation d’apporter une contribution morale au futur de l’humanité tout entière.

« …ma particularité est mon universalité. En étant ce que je suis seul à être, je contribue au bien commun par ce que je suis seul à pouvoir donner. Et c’est ce que j’appelle la diversité intégrée.» [2]

Qu’est-ce qui est particulier, et qu’est-ce qui est universel, dans la vie religieuse ? Dans son approche de cette question, le judaïsme est unique. D’une part, le Dieu d’Abraham est, croyons-nous, le Dieu de tous. Nous sommes tous — Juifs et non-Juifs — faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. D’autre part, la religion d’Abraham n’est pas la religion de tous. Elle est née de l’alliance spécifique que Dieu a conclue avec Abraham et ses descendants. Nous disons de Dieu dans nos prières qu’Il « nous a choisis parmi tous les peuples …

« D’où la tension au sein du judaïsme entre l’universel et le particulier. Le Dieu que nous rencontrons dans la Création est universel. Le Dieu que nous entendons dans la Révélation est particulier. Cela se reflète dans la façon dont le récit de la Genèse se développe. Il commence avec des personnages et des événements dont la portée est celle d’archétypes universels : Adam et Ève, Caïn et Abel, Noé et le Déluge, les bâtisseurs de Babel. Leurs histoires traitent de la condition humaine en tant que telle : l’obéissance et la rébellion, la foi et le fratricide, l’hubris et le châtiment (némésis), la technologie et la violence, l’ordre que Dieu établit et le chaos que nous créons. Ce n’est qu’au douzième chapitre de la Genèse que la Torah se tourne vers le particulier, vers une famille, celle d’Abraham et de Sarah, et vers l’alliance que Dieu conclut avec eux et leurs descendants.

Cette dualité explique pourquoi la Genèse parle de deux alliances : la première avec Noé et l’ensemble de l’humanité après le Déluge ; la seconde avec Abraham et sa descendance, qui prendra plus tard une forme plus détaillée au mont Sinaï à l’époque de Moïse. L’alliance noachique est universelle, avec ses sept commandements moraux fondamentaux. Ceux-ci constituent les exigences minimales de l’humanité en tant que telle, les fondements de toute société décente. L’autre est le code richement détaillé des 613 commandements qui forment la constitution unique d’Israël en tant que « royaume de prêtres et nation sainte » (Exode 19:6).

Il y a donc les universaux du judaïsme : la Création, l’humanité à l’image de Dieu, et l’alliance avec Noé. Et il y a aussi ses particularités : la Révélation, Israël en tant que « fils premier-né » de l’Eternel, et les alliances avec Abraham et le peuple juif au Sinaï.[3]

Mais comment toutes les familles de la terre seront-elles bénies si, justement, Avraham a été élu pour devenir le premier Patriarche d’Israël? En somme, en quoi la singularité d’Israël transparaissant à travers le personnage d’Avraham renferme-t-elle l’universalité du genre humain?

De fait, la bénédiction universelle offerte à l’Humanité entière (Genèse 28:14) s’avère être entourée par la double mention de la descendance d’Avraham au début et à la fin du verset. Cette postérité est déjà promise au début de l’histoire d’Avraham:

ב וְאֶעֶשְׂךָ לְגוֹי גָּדוֹל וַאֲבָרֶכְךָ וַאֲגַדְּלָה שְׁמֶךָ וֶהְיֵה בְּרָכָה. (בראשית יב:ב)

2 Et Je (l’Eternel) te ferai devenir une grande nation et Je te bénirai et Je rendrai ton nom glorieux, et tu seras une source de bénédiction. (Genèse 12:2)

 

Ainsi, Avraham est appelé à devenir une source de bénédiction pour toutes les Nations de la terre:

ד אֲנִי הִנֵּה בְרִיתִי אִתָּךְ וְהָיִיתָ לְאַב הֲמוֹן גּוֹיִם. (בראשית יז:ד)

4 « Moi-même, Mon Alliance est avec toi et tu seras le père d’une multitude de nations. (Genèse 17:4)

 

La promesse faite à Abram en vertu de l’Alliance conclue avec ce dernier concerne une descendance spécifique et une terre. Or avec ce verset, la portée s’élargit: Abram est voué à devenir le «père d’une multitude de nations» (אַב הֲמוֹן גּוֹיִם av hamon goyim). La pensée biblique témoigne clairement ici de la tension féconde entre le particulier (le peuple juif) et l’universel (l’humanité tout entière bénéficiant de cette bénédiction).

Mais pourquoi un petit peuple, le peuple d’Israël a-t-il pour vocation de devenir une source de bénédiction pour la terre entière? Cette vocation n’exprime-t-elle point une forme de supériorité, comme certains vont le prétendre? Quelle est la leçon que le peuple d’Israël doit-il enseigner aux Nations?

ה וַיּוֹצֵא אֹתוֹ הַחוּצָה, וַיֹּאמֶר הַבֶּט-נָא הַשָּׁמַיְמָה וּסְפֹר הַכּוֹכָבִים אִם-תּוּכַל לִסְפֹּר אֹתָם וַיֹּאמֶר לוֹ כֹּה יִהְיֶה זַרְעֶךָ. (בראשית טו:ה)

5 Et Il (l’Eternel) le (Avraham) fit sortir en plein air, et dit: « Regarde le ciel et compte les étoiles: peux-tu en supputer le nombre? Ainsi reprit-il, sera ta descendance. » (Genèse 15:5)

 

Rashi commente:

« וַיּוֹצֵא אוֹתוֹ הַחוּצָה. לְפִי פְּשׁוּטוֹ הוֹצִיאוֹ מֵאָהָלוֹ לַחוּץ לִרְאוֹת הַכּוֹכָבִים. וּלְפִי מִדְרָשׁוֹ אָמַר לוֹ צֵא מֵאִצְטָגְנִינוּת שֶׁלְּךָ שֶׁרָאִיתָ בַּמַּזָּלוֹת שֶׁאֵינְךָ עָתִיד לְהַעֲמִיד בֵּן. אַבְרָם אֵין לוֹ בֵּן אֲבָל אַבְרָהָם יֵשׁ לוֹ בֵּן שָׂרַי לֹא תֵּלֶד אֲבָל שָׂרָה תֵּלֶד אֲנִי קוֹרֵא לָכֶם שֵׁם אַחֵר וְיִשְׁתַּנֶּה הַמַּזָּל דָּבָר אַחֵר הוֹצִיאוֹ מֵחֲלָלוֹ שֶׁל עוֹלָם וְהִגְבִּיהוֹ לְמַעְלָה מִן הַכּוֹכָבִים וְזֶהוּ לָשׁוֹן הַבָּטָה מִלְּמַעְלָה לְמַטָּה: » (רש »י על הפסוק בראשית טו:ה)

« Et Il le fit sortir dehors Littéralement: ‘Il le fit sortir hors de sa tente pour voir les étoiles’. Selon le midrash, Il lui a dit: ‘Sors de ton horoscope tel que tu l’as vu inscrit dans les astres, à savoir que tu n’auras pas de fils! “Avram” n’aura pas de fils, mais “Avraham” aura un fils! “Saraï” n’engendrera pas, mais “Sara” engendrera! Je vais vous donner un autre nom, et votre destinée va s’en trouver changée’. Autre explication: Il le fit sortir du globe terrestre et s’élever au-dessus des étoiles. D’où l’emploi du mot הַבֶּט habèt (‘regarde’), qui exprime l’idée d’un regard jeté du haut vers le bas (Rashi sur le verset Genèse 15:5)

Autrement dit, l’insufflation de la lettre He (ה) – cette lettre est l’une des consonnes constituant le Nom Ineffable de la Divinité d’Israël (le Tétragramme YHWH) – dans le nom d’Abram qui devient Abraham, ainsi que dans celui de Saraï qui devient Sarah, témoigne à la fois du lien intime unissant l’Eternel à Abraham et de la connexion entre les hommes tous créés à l’image du Divin sans exception aucune. Avraham passe, alors, du statut de chef d’une famille, Israël à celui de patriarche universel. A cela s’ajoute l’idée qui est au cœur même du commentaire de Rashi, à savoir que le Patriarche Avraham peut faire le choix de ne plus dépendre du déterminisme des forces cosmiques. Désormais, il les transcendera! Le futur ne vient point à nous mais il est la résultante d’une construction sciemment et savamment préparée. Le monde gouverné par l’idée païenne, au contraire, se remet absolument à l’influence des étoiles et à la conjonction des planètes. La pensée hébraïque est aux antipodes de cette idée païenne, naturaliste. Avraham et Sarah, le père et la mère du futur peuple d’Israël, ne remettent leur confiance exclusivement qu’en l’Eternel dont ils portent le sceau et le souffle, la lettre He (ה).

La promesse avouée d’une future descendance, alors même que Saraï est stérile, apparaît au chapitre 17:

טז וּבֵרַכְתִּי אֹתָהּ, וְגַם נָתַתִּי מִמֶּנָּה לְךָ בֵּן וּבֵרַכְתִּיהָ וְהָיְתָה לְגוֹיִם מַלְכֵי עַמִּים מִמֶּנָּה יִהְיוּ. (בראשית יז:טז)

16 Et Je la bénirai, en te donnant, par elle aussi, un fils et Je la bénirai, en ce qu’elle produira des nations et que des chefs de peuples naîtront d’elle. » (Genèse 17:16)

 

A la promesse d’une nombreuse descendance, s’ajoute celle du don de la Terre d’Israël, Erets Israël souvent mentionnée dans notre parashah:

ז וַיֵּרָא יְהוָה אֶל-אַבְרָם וַיֹּאמֶר לְזַרְעֲךָ אֶתֵּן אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת וַיִּבֶן שָׁם מִזְבֵּחַ לַיהוָה הַנִּרְאֶה אֵלָיו. (בראשית יב:ז; ראו יג:יז; טו:יח; יז:ח) 7 Et l’Éternel apparut à Abram et dit : »C’est à ta postérité que je destine ce pays » et il bâtit en ce lieu un autel à l’Eternel qui lui était apparu (Genèse 12:7; cf. 13:17; 15:18; 17:8)

 

Quelle est donc la particularité d’Avraham?

Sa particularité tient en un verset qui constitue la clé de voûte de toute la parashat Lekh Lekha:

ו וְהֶאֱמִן בַּיהוָה וַיַּחְשְׁבֶהָ לּוֹ צְדָקָה. (בראשית טו:ו)

6 Et il crut en l’Éternel, et l’Éternel lui en fit justice. (Genèse 15:6)

 

Avraham n’a toujours pas d’enfants lorsqu’il croit intimement en la promesse divine d’une riche postérité s’épanouissant en Terre d’Israël.

Avraham devient, alors, le père de toutes les familles de la terre car il porte l’espérance, la croyance d’un monde où l’impossible devient possible, où la stérilité devient fécondité, où l’amertume se transmute en douceur, où les fractures peuvent être réparables et surtout où la mort peut être changée en vie. Autrement dit, le monde apprend avec Avram métamorphosé en Avraham que notre vie, tout du moins une part importante de notre vie, nous appartient en propre. Nous portons la responsabilité de briser les chaînes de la fatalité, du fatum. Avraham brise, dépasse et transcende sa propre histoire. Si son passé fut celui d’un polythéiste, il lui revient de faire de son futur un présent – dans les deux sens du terme. Là réside tout le sens du mot hébreu – עִבְרִי Ivri (‘aller au-delà de…’). Notre identité personnelle et collective se forge essentiellement par notre force de conviction intime que seule la marche en avant constitue le secret de notre pérennité en tant que civilisation fondée non point sur des icônes, des images, des idéologies sans lendemain mais sur l’espérance d’un monde nouveau, beau et bien pour tous. Les plus grandes puissances telles l’Egypte, Babylone, la Grèce, la Rome antique, pourtant riches, qui avaient atteint leur apogée, se sont effondrées, entre autres, car elles n’offraient pas ou plus d’espérance à leurs sujets. L’Occident moderne devrait toujours se rappeler des leçons de l’Histoire et prendre pour modèle le Patriarche Avraham qui a enseigné à son peuple le sens de la marche:

א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ… (בראשית יב:א)

1 Et l’Éternel avait dit à Abram: «  Marche vers toi en sortant de ta terre, de ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je te montrerai… (Genèse 12:1)

 

[1] Parashat Lekh Lekha: Genèse 12:1-17:27.

[2] Rabbi Sacks on Particularism vs Universalism– jInsider (March 2010)… ‘my particularity is my universality. By being what only I am, I contribute to the common good what only I can give. And that is what I call, integrated diversity.’

https://rabbisacks.org/videos/rabbi-sacks-on-particular-vs-universal-jinsider/

[3]  « What is particular, and what is universal, in the religious life? In its approach to this, Judaism is unique. On the one hand, the God of Abraham is, we believe, the God of everyone. We are all – Jew and non-Jew alike – made in God’s image and likeness. On the other, the religion of Abraham is not the religion of everyone. It was born in the specific covenant God made with Abraham and his descendants. We say of God in our prayers that He “chose us from all the peoples…

Hence the tension in Judaism between the universal and the particular. God as we encounter Him in creation is universal. God as we hear Him in revelation is particular. This is mirrored in the way the Genesis story develops. It begins with characters and events whose significance is that they are universal archetypes: Adam and Eve, Cain and Abel, Noah and the Flood, the builders of Babel. Their stories are about the human condition as such: obedience and rebellion, faith and fratricide, hubris and nemesis, technology and violence, the order God makes and the chaos we create. Not until the twelfth chapter of Genesis does the Torah turn to the particular, to one family, that of Abraham and Sarah, and the covenant God enters into with them and their descendants. (‘The Universal and the Particular’ Rabbi Sacks Mikeitz (Genesis 41:1-44:17)

Shabbat Shalom!

Le site de Haim Ouizemann

 

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétalien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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