« Si un homme a un fils libertin et rebelle, sourd à la voix de son père comme à celle de sa mère, et qui, malgré leurs corrections, persiste à leur désobéir, son père et sa mère se saisiront de lui, le traduiront devant les anciens de sa ville, au tribunal de sa localité, et ils diront aux anciens de la ville: « Notre fils que voici est libertin et rebelle, n’obéit pas à notre voix, s’adonne à la débauche et à l’ivrognerie. » Alors, tous les habitants de cette ville le feront mourir à coups de pierre, et tu extirperas ainsi le vice de chez toi; car tout Israël l’apprendra et serai saisi de crainte. » (1)

A première vue incompréhensible et choquante, cette injonction de notre parasha est d’autant plus scandaleuse que, selon le commentaire de Rashi – qui s’appuie sur la Guemara (2) -, « le fils indocile et rebelle est mis à mort à cause de ce qui [ne manquera pas d’arriver] un jour, car la Torah a pénétré au plus profond de sa psychologie : un jour viendra où il dilapidera le patrimoine de son père et, cherchant en vain à assouvir ses passions, il se tiendra à la croisée des chemins et détroussera les passants. La Torah dit: « Qu’il meure innocent plutôt que de mourir coupable ! » » (3)

Et c’est avec soulagement, mais non sans perplexité, que le lecteur de la Guemara citée apprend, suite à l’énoncé des nombreuses conditions autorisant la lapidation du fils rebelle, qu’un tel cas « n’a jamais existé et n’existera jamais ».

Les Sages déduisent en effet, à partir de la formulation des versets de notre parasha, un certain nombre de conditions cumulatives et concernant aussi bien le « fils rebelle » que ses parents. Or, si les conditions relatives à l’enfant sont purement objectives (il doit être âgé de 13 ans et 3 mois et doit avoir volé de l’argent à ses parents afin de s’adonner à « la débauche » et à « l’ivrognerie », deux notions qui sont définies très précisément), celles concernant les parents sont nettement plus subjectives et ont trait, entre autres, à leurs méthodes d’éducation.

Il importe, notamment, que les deux parents – définis comme étant « son père » et « sa mère » – parlent d’une seule et même voix, c’est-à-dire que leur manière d’envisager l’éducation de leur enfant soit identique et que ce dernier ne reçoive pas de messages contradictoires de la part de ses parents (4).

Dans son commentaire sur notre parasha, le rav Shimshon Raphaël Hirsch conclut, après avoir exposé les conditions déduites par les Sages, que « si une seule de ces conditions n’est pas remplie, en particulier s’il y a désaccord entre les parents et que ceux-ci ne suivent pas la même ligne éducative, le caractère rebelle de l’enfant ne peut alors être imputé à une dépravation morale intrinsèque [et celui-ci ne peut donc être mis à mort]. S’il avait été correctement éduqué par son père et sa mère, il aurait pu devenir une personne différente […] » (5). 30 siècles avant Freud, la Torah nous enseigne ainsi qu’une grande partie de ce que nous sommes et faisons trouve son origine dans notre enfance et dans la manière dont nous avons été éduqués…

A contrario, si toutes les conditions énumérées par la Guemara sont remplies, ce n’est pas l’éducation des parents qui est en cause mais la nature de l’enfant qui est, fondamentalement, mauvaise; ses parents sont ainsi en droit de décliner toute responsabilité quant à son caractère « rebelle » et l’enfant peut être mis à mort aujourd’hui pour les actes qu’il ne manquera pas de commettre demain. Une perspective qui fait froid dans le dos, mais qui, comme nous l’avons vu, est purement théorique. En effet, si la Guemara peut sans crainte affirmer qu’un tel cas, non seulement « n’a jamais existé », mais également « n’existera jamais », c’est bien parce qu’en réalité, il n’existe aucune personne dont la nature soit intrinsèquement et essentiellement mauvaise.

Est-ce à dire alors que les parents devraient être tenus pour seuls responsables des actes de leur enfant ? Précisément non ! Car c’est justement lorsque les parents ont « raté » l’éducation de leur enfant que celui-ci n’est pas mis à mort, prouvant ainsi que la mauvaise pente sur laquelle l’enfant est engagé est tout sauf inéluctable. La Torah met ainsi également un frein à la tendance, tellement actuelle, de justifier les actes criminels d’une personne en se basant sur son passé : aussi grande que puisse être la responsabilité des parents dans la « fabrication » de la personnalité de leur enfant, celui-ci ne se trouve jamais privé de son libre arbitre et de la capacité de changer. Et n’oublions pas que le cas mentionné par notre parasha, celui où les parents ont accompli leur mission éducative de la meilleure manière possible, « n’a jamais existé et n’existera jamais » !

Aucun parent ne peut donc se décharger totalement de sa responsabilité, mais aucun enfant ne peut non plus rejeter totalement la faute sur ses parents. Et c’est précisément le message de la Torah, dont le seul but est de faire de nous des êtres libre et responsables : sachez prendre votre part de responsabilité, sans chercher à vous dédouaner; mais ne vous laissez pas non plus culpabiliser outre mesure. Et sachez que, en dépit des apparences, rien n’est irréparable, à l’image du « fils rebelle » qui possède au plus profond de lui-même la capacité de devenir un jour un adulte responsable… (6)

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(1) Deutéronome XXI, 18-21
(2) Sanhedrin 70a-71b
(3) Traduction : Jacques Kohn
(4) Voir à ce sujet Some lessons in parenting, du rav Eli J. Mansour
(5) Traduit par mes soins
(6) Voir à ce sujet Stubborn and rebellious sons, du rav Jonathan Sacks