Parashat ‘Houkat, le paradoxe des cendres de la Vache rousse
La parashat ‘Houkat[1] relate de nombreux évènements d’ordre historique: la faute de Moïse et d’Aaron aux « Eaux de la discorde » (מֵי מְרִיבָה /Mei Merivah, Nombres 20:13); la disparition de Myriam et d’Aaron; l’épisode du Serpent d’airain, ainsi que les victoires militaires sur Si’hon et Og. Outre ces évènements, s’ajoute le thème principal de notre péricope qui est l’impureté causée par la mort. Trois mitsvoth positives (mitsvoth assé « tu dois faire ») concernant la pureté et l’impureté rituelle y font leur apparition. L’injonction la plus célèbre de notre parashah qui lui donne d’ailleurs son nom (« זֹאת חֻקַּת הַתּוֹרָה Zot ‘houkat haTorah ») est celle de la Vache rousse (Mitsvat Parah Adouma).
En quoi consiste ce précepte et quel est son but?
Ce précepte exige de prendre une vache entièrement rousse, sans aucun défaut, de la brûler et de mélanger ses cendres avec de l’eau vive pour obtenir « l’eau de lustration » (Mitsvat Mei Niddah).
ב זֹאת חֻקַּת הַתּוֹרָה אֲשֶׁר-צִוָּה יְהוָה לֵאמֹר דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְיִקְחוּ אֵלֶיךָ פָרָה אֲדֻמָּה תְּמִימָה אֲשֶׁר אֵין-בָּהּ מוּם אֲשֶׁר לֹא-עָלָה עָלֶיהָ עֹל. ג וּנְתַתֶּם אֹתָהּ, אֶל-אֶלְעָזָר הַכֹּהֵן וְהוֹצִיא אֹתָהּ אֶל-מִחוּץ לַמַּחֲנֶה וְשָׁחַט אֹתָהּ לְפָנָיו. (במדבר יט:ב-ג)
2 « Ceci est un statut de la loi qu’a prescrit l’Éternel, savoir: Avertis les enfants d’Israël de te choisir une vache rousse, intacte, sans aucun défaut, et qui n’ait pas encore porté le joug. 3 Et vous la remettrez au Cohen Eléazar; il la fera conduire hors du camp, et on l’immolera en sa présence. (Nombres 19:2-3)
La cendre de la Vache rousse est l’élément indispensable pour purifier une personne ou un objet ayant contracté l’impureté liée à un cadavre (טֻמְאַת מֵת מִצְוַת mitsvat toum’at met). Si un corps dépourvu de vie se trouve à l’intérieur d’une structure (une tente ou une maison), toutes les personnes et tous les objets situés sous ce même toit deviennent automatiquement impurs, même s’ils n’ont pas touché directement le corps. L’on parle, alors, d’ « impureté sous la tente » (טֻמְאַת אֹהֶל Toum’at ohel). Les trois ordonnances bibliques – Mitsvat Parah Adouma (מִצְוַת פָּרָה אֲדֻמָּה mitsvah de la vache rousse), (טֻמְאַת מֵת מִצְוַת Mitzvat Toum’at Met (mitsvah de l’impureté du mort) et la Mitsvat Mei Niddah מִצְוַת מֵי נִדָּה (processus de purification grâce aux eaux mélangées à la cendre de la vache rousse) – forment une entité indissociable.
Le secret de la cendre de la Vache rousse (אֵפֶר פָּרָה אֲדֻמָּה Efer Parah Adouma) est considéré dans le judaïsme comme l’archétype même du « חֹק ‘Hok » – un décret divin irrationnel dont la logique interne et le sens profond dépassent de très loin l’entendement humain. Les Sages d’Israël enseignent que même le roi Salomon, le plus sage de tous les hommes, a déclaré à propos de ce commandement:
כג … אָמַרְתִּי אֶחְכָּמָה וְהִיא רְחוֹקָה מִמֶּנִּי. (קהלת ז:כג)
23 … je disais: « Je voudrais me rendre maître de la sagesse! » Mais elle s’est tenue loin de moi. (Ecclésiaste 7:23)
Ce précepte plus qu’énigmatique de la Vache rousse constitue l’un des paradoxes les plus ardus à comprendre. En effet, d’un côté, sa cendre purifie celui qui a contracté l’impureté liée à la mort (l’impureté la plus grave, appelée אֲבִי אֲבוֹת הַטֻּמְאָה/ Avi Avot HaToum’ah, « Père des pères de l’impureté »), mais d’un autre côté, tous ceux qui participent à sa préparation et à l’aspersion de l’eau (le Cohen, celui qui brûle la vache) deviennent eux-mêmes impurs et ont le devoir, eux-mêmes, de se purifier.
Comment est-il possible de comprendre ce paradoxe ?
Plusieurs commentaires émergent de ce paradoxe auquel les Sages d’Israël ont tenté d’apporter une explication.
Le premier motif se fonde sur la faute du Veau d’or. Rashi rapporte le midrash de Rabbi Moshé Hadarshan:
« פָּרָה אֲדֻמָּה : מָשָׁל לְבֶן שִׁפְחָה שֶׁטִּנֵּף פָּלָטִין שֶׁל מֶלֶךְ, אָמְרוּ תָּבֹא אִמּוֹ וּתְקַנֵּחַ הַצּוֹאָה, כָּךְ תָּבֹא פָרָה וּתְכַפֵּר עַל הָעֵגֶל: » (רש »י על הפסוק במדבר יט:ב…כב)
« une vache rousse: À quoi cela ressemble-t-il ? Au fils d’une servante qui a souillé le palais du roi. On propose: ‘Que sa mère vienne et nettoie la saleté de son fils.’ De la même manière, que la Vache vienne expier pour le veau (d’or). » (Rashi sur le verset Nombres 19:22)
Autrement dit, la mère (la Vache) intervient par amour et par devoir pour assumer les conséquences des actes de son enfant. La Vache rousse devient le principe maternel de rigueur qui accepte d’être sacrifiée, réduite en cendres et mêlée à l’eau pour effacer la trace de la faute commise par son enfant, de la même manière que le veau d’or a été réduit en cendres et avalé par les Hébreux (Exode 32:20).
En somme, avant la faute du Veau d’or, lors du don de la Torah au Sinaï, le peuple avait atteint un niveau spirituel tel que le décret de la mort (conséquence de la faute d’Adam) avait été suspendu. En retombant dans l’idolâtrie avec le Veau, la mortalité a réinvesti la condition humaine. La vache rousse intervient donc comme le remède ultime pour briser l’emprise psychologique et spirituelle de cette mort retrouvée. L’idée sous-jacente est celle de l’abnégation personnelle. Le Cohen qui évolue généralement dans un environnement de pureté constante s’engage à se rendre impur pour extraire autrui de son état d’impureté et lui rendre ainsi sa pureté originelle.
ט וְאָסַף אִישׁ טָהוֹר אֵת אֵפֶר הַפָּרָה וְהִנִּיחַ מִחוּץ לַמַּחֲנֶה בְּמָקוֹם טָהוֹר וְהָיְתָה לַעֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל לְמִשְׁמֶרֶת לְמֵי נִדָּה חַטָּאת הִוא. י וְכִבֶּס הָאֹסֵף אֶת-אֵפֶר הַפָּרָה אֶת-בְּגָדָיו וְטָמֵא, עַד-הָעָרֶב וְהָיְתָה לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל וְלַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכָם לְחֻקַּת עוֹלָם. (במדבר יט:ט-י)
9 Cependant un homme pur recueillera les cendres de la Vache et les déposera hors du camp, en lieu pur, où elles resteront en dépôt, pour la communauté des enfants d’Israël, en vue de l’eau lustrale: c’est un purificatoire. 10 Et celui qui aura recueilli les cendres de la vache lavera ses vêtements, et sera impur jusqu’au soir. Et ceci sera, pour les enfants d’Israël et pour l’étranger établi parmi eux, un statut invariable: (Nombres 19:9-10)
Le Cohen, en descendant temporairement vers ses frères, vers le monde de la mort, et en se coupant, par voie de conséquence, de la Source de vie, enseigne que le sacrifice personnel s’avère nécessaire pour sauver les nôtres. Le leader est celui qui donne l’exemple du sacrifice personnel pour le bien du collectif.
La deuxième explication relève du domaine de la psychologie. La confrontation avec la mort engendre chez l’homme un sentiment d’angoisse, de néant, de déterminisme et de désespoir – comme si la matière triomphait de l’esprit, rendant tout éphémère et dénué de sens. La cendre, symbole du דִּין Din, de la rigueur, du feu dévorant qui est le résidu ultime de la destruction et du néant (עָפָר וָאֵפֶר « Poussière et cendre » Genèse 18:27), est élevée et mélangée à l’eau vive/ מַיִם חַיִּים – symbole deחֶסֶד ‘Hessed, de bonté, de renouvellement, de vie, de mouvement et d’éternité du flux divin. Le secret réside dans cette capacité à saisir le point zéro, la cendre et la ruine, pour s’y régénérer et renaître vers une vie pleine de sens, allant à l’encontre du nihilisme, du pessimisme et du déterminisme.
C’est précisément de la cendre et des décombres que surgit la vie nouvelle. Au lendemain de la Shoah, alors que des millions de Juifs venaient d’être assassinés et leurs corps réduits en cendres dans les fours crématoires d’Auschwitz, ce peuple, que l’on croyait condamné à une disparition imminente, s’est relevé tel un phénix. De ce néant absolu est née la force de bâtir l’État d’Israël. Aujourd’hui, cette nation s’impose comme une puissance majeure sur la scène internationale, rayonnant tant par ses percées scientifiques et technologiques que par sa vitalité littéraire et artistique.
C’est un véritable souffle de résurrection que déploie le prophète Isaïe. Dans sa vision, le deuil s’efface: par une magnifique anagramme prophétique, la cendre (אֵפֶר / Éfer) se métamorphose en diadème (פְּאֵר / Péer), restaurant Israël dans sa dignité d’oint et d’élu de l’Eternel.
ג לָשׂוּם לַאֲבֵלֵי צִיּוֹן לָתֵת לָהֶם פְּאֵר תַּחַת אֵפֶר שֶׁמֶן שָׂשׂוֹן תַּחַת אֵבֶל מַעֲטֵה תְהִלָּה תַּחַת רוּחַ כֵּהָה וְקֹרָא לָהֶם אֵילֵי הַצֶּדֶק מַטַּע יְהוָה לְהִתְפָּאֵר. (ישעיהו סא:ג)
3 pour présenter aux affligés de Sion et leur remettre une parure פְּאֵר)) remplaçant les cendres אֵפֶר)), une huile d’allégresse remplaçant le deuil, un vêtement de triomphe remplaçant l’abattement de l’esprit: alors on les appellera térébinthes du salut, plantation de l’Eternel, dont il se fait gloire. (Isaïe 61:3)
[1] Parashat ‘Houkat: Nombres 19:1-22:1.
Shabbat Shalom!
