Parashat Hayei Sarah, Rebecca le fil du futur
A la mémoire du grand Rabbin Lord Jonathan Sacks zt »l
Outre les sept brebis offertes à Avimelekh[1] comme témoignage de réconciliation, Avraham plante unאֶשֶׁל tamaris dans un espace désertique et ouvert à tous. Symbole de vie, de croissance et d’abondance, cet arbre est porteur d’une espérance inébranlable. Si l’on peut, en effet, couper le feuillage et les branches d’un arbre, si l’on peut tronçonner son tronc, l’on ne pourra en aucune façon le déraciner totalement. Il pourra toujours ressusciter.
|
לג וַיִּטַּע אֶשֶׁל בִּבְאֵר שָׁבַע וַיִּקְרָא-שָׁם בְּשֵׁם יְהוָה אֵל עוֹלָם. (בראשית כא:לג) |
33 Et Avraham planta un tamaris à Beer Sheva et y proclama le Seigneur, le Tout-Puissant éternel. (Genèse 21:33) |
Cet arbre planté par Avraham témoigne à la fois de la volonté du premier Patriarche de s’implanter définitivement en Erets Israël, la Terre qui lui a été promise par l’Eternel, et de la volonté d’y construire une famille nombreuse.
Cette double dimension d’acquérir Erets Israël et d’édifier une descendance pérenne constitue le cœur de notre parashah.
En effet, alors même que la parashah précédente, la parashah VaYera, s’achève positivement sur la plantation d’un arbre, notre parashah débute par le drame de la disparition de Sarah, l’épouse d’Avraham.
|
ב וַתָּמָת שָׂרָה בְּקִרְיַת אַרְבַּע הִוא חֶבְרוֹן בְּאֶרֶץ כְּנָעַן וַיָּבֹא אַבְרָהָם לִסְפֹּד לְשָׂרָה, וְלִבְכֹּתָהּ. (בראשית כג:ב) |
2 Et Sarah mourut à Kiryath-Arba, qui est Hébron, dans le pays de Canaan; Abraham y vint pour dire sur Sara les paroles funèbres et pour la pleurer. (Genèse 23:2) |
Avraham acquiert moyennant argent la grotte des Patriarches/ Me’arat HaMakhpelahמְעָרַת הַמַּכְפֵּלָה , à Hébron de la main des Hittéens. C’est précisément à partir de la mort, du départ et du deuil de Sarah que ce caveau est entièrement consacré à la fondation de l’avenir et à la construction de la génération future. Il s’agit de la toute première acquisition foncière fondatrice du peuple d’Israël en terre de Canaan. Dès lors, les futurs enfants d’Israël disposeront d’un ancrage identitaire et d’une continuité générationnelle.
Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :
« Abraham a entendu l’avenir l’appeler. Sarah était morte. Isaac n’était pas marié. Abraham n’avait ni terre ni petits-enfants. Il n’a pas crié, avec colère ou angoisse, vers Dieu. Au lieu de cela, il a entendu la voix douce et subtile lui dire: La prochaine étape dépend de toi. Tu dois créer un avenir que Je remplirai de Mon esprit. C’est ainsi qu’Abraham a survécu au choc et au chagrin. Dieu nous préserve de vivre une telle épreuve, mais si cela nous arrive, voici comment y survivre.
Dieu entre dans nos vies comme un appel venu de l’avenir. C’est comme si nous l’entendions nous faire signe depuis l’horizon lointain du temps, nous incitant à entreprendre un voyage et à accomplir une tâche pour laquelle, de manière que nous ne pouvons pleinement comprendre, nous avons été créés. C’est le sens du mot vocation, littéralement « un appel », une mission, une tâche à laquelle nous sommes convoqués.
Nous ne sommes pas ici par accident. Nous sommes ici parce que Dieu le voulait, et parce qu’il y a une tâche que nous étions destinés à accomplir. Découvrir quelle est cette tâche n’est pas facile, et cela prend souvent de nombreuses années et de faux départs. Mais pour chacun de nous, il y a quelque chose que Dieu nous appelle à accomplir, un avenir non encore fait qui attend notre réalisation. C’est cette orientation vers l’avenir qui définit le judaïsme en tant que foi, comme je l’explique dans le dernier chapitre de mon livre Future Tense.
Tant de colère, de haine et de ressentiments dans ce monde sont provoqués par des personnes obsédées par le passé et qui, comme la femme de Loth, sont incapables d’avancer. Il n’y a pas de bonne fin à ce genre d’histoire, seulement plus de larmes et plus de tragédies. La voie d’Abraham dans Hayei Sarah est différente. Bâtissez d’abord l’avenir. Alors seulement, vous pourrez pleurer le passé. »[2]
Quant au décès de Sarah, Rashi établit un lien de cause à effet entre sa mort et l’épisode de la « ligature d’Isaac »:
« לִסְפּוֹד לְשָׂרָה וְלִבְכֹּתָהּ. נִסְמְכָה מִיתַת שָׂרָה לַעֲקֵדַת יִצְחָק לְפִי שֶׁעַל יְדֵי בְּשׂוּרָת הָעֲקֵדָה שֶׁנִּזְדַּמֵּן בְּנָהּ לִשְׁחִיטָה וְכִמְעָט שֶׁלֹּא נִשְׁחָט פָּרְחָה נִשְׁמָתָהּ מִמֶּנּוּ וּמֵתָה »:
« Pour dire sur Sarah des paroles funèbres et pour la pleurer. Le récit de la mort de Sarah fait immédiatement suite à celui du sacrifice de Yits‘haq. Lorsqu’elle a appris que son fils avait été ligoté sur l’autel, prêt à être égorgé, et qu’il s’en était fallu de peu qu’il fût immolé, elle en a subi un grand choc et elle est morte (Pirqé deRabbi Eli‘èzèr 32) ».
Comment expliquer le choc subi par la Matriarche Sarah?
Deux interprétations complémentaires l’une de l’autre sont possibles. La première, d’ordre personnel, reposant sur l’amour naturel d’une mère traumatisée par le geste d’Avraham qui, parti sacrifier son fils Isaac, ne lui en a rien dit. La seconde, d’ordre national, tient au fait qu’aux yeux de Sarah, la mort d’Isaac, qu’elle voyait comme le successeur légitime d’Avraham, l’élu de l’Eternel (Genèse 21:10), signifie l’avortement et la fin du projet abrahamique de former une nation appelée à devenir une bénédiction pour l’Humanité entière. L’Histoire de la Nation hébraïque qui bourgeonnait à peine avec Avraham s’effondrait avec la disparition d’Isaac.
Le projet abrahamique à peine né de l’échec du reste de l’Humanité incapable de construire une société fondée sur la justice allait-il disparaître et retourner au néant à tout jamais?
Job répond:
|
ז כִּי יֵשׁ לָעֵץ תִּקְוָה: |
7 Car pour l’arbre, il est encore de l’espérance; si on le coupe il peut repousser, les rejetons ne lui manquent pas. 8 Dût sa racine vieillir dans la terre et son tronc mourir dans le sol, 9 il suffit qu’il sente l’eau pour reverdir et produire un branchage, comme s’il était nouvellement planté. (Job 14:7-9) |
Quelle espérance porte le projet abrahamique après la mort de Sarah chagrinée par l’absence d’Isaac sur lequel elle portait toutes ses espérances ?
Avraham rappelle la promesse de la בְּרִית בֵּין הַבְּתָרִים – Berit Bein HaBetarim ‘Alliance entre les Morceaux’, conséquence de son arrachement à sa terre natale, Our Qasdim en Mésopotamie. Abram, appelé à devenir le futur Patriarche Avraham, y exprime son inquiétude quant à l’absence d’héritier direct. Le Seigneur lui enjoint, alors, d’exécuter un rituel d’alliance ancestral et mystique (Genèse 15:9-10) à l’issue duquel Il lui annonce :
|
יג וַיֹּאמֶר לְאַבְרָם יָדֹעַ תֵּדַע כִּי-גֵר יִהְיֶה זַרְעֲךָ בְּאֶרֶץ לֹא לָהֶם וַעֲבָדוּם וְעִנּוּ אֹתָם אַרְבַּע מֵאוֹת שָׁנָה. יד וְגַם אֶת-הַגּוֹי אֲשֶׁר יַעֲבֹדוּ דָּן אָנֹכִי וְאַחֲרֵי-כֵן יֵצְאוּ בִּרְכֻשׁ גָּדוֹל. (בראשית טו:יג-יד) |
13 Et [le Seigneur] dit à Abram: « Sache-le bien, ta postérité séjournera sur une terre étrangère, où elle sera asservie et opprimée, durant quatre cents ans. 14 Mais, à son tour, la nation qu’ils serviront sera jugée par moi; et alors ils la quitteront avec de grandes richesses. (Genèse 15:13-14) |
Et comment la promesse faite à Abraham d’une grande descendance peut-elle s’accomplir sans une compagne digne du fils du premier Patriarche ?
|
ו וַיֹּאמֶר אֵלָיו אַבְרָהָם הִשָּׁמֶר לְךָ פֶּן-תָּשִׁיב אֶת-בְּנִי שָׁמָּה. ז יְהוָה אֱלֹהֵי הַשָּׁמַיִם, אֲשֶׁר לְקָחַנִי מִבֵּית אָבִי וּמֵאֶרֶץ מוֹלַדְתִּי וַאֲשֶׁר דִּבֶּר-לִי וַאֲשֶׁר נִשְׁבַּע-לִי לֵאמֹר לְזַרְעֲךָ אֶתֵּן אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת הוּא יִשְׁלַח מַלְאָכוֹ לְפָנֶיךָ, וְלָקַחְתָּ אִשָּׁה לִבְנִי, מִשָּׁם. (בראשית כד:ו-ז) |
6 Et Abraham lui répondit: « Garde-toi d’y ramener mon fils! 7 L’Éternel, le Seigneur des cieux, qui m’a retiré de la maison de mon père et du pays de ma naissance ; qui m’a promis, qui m’a juré en disant: « Je donnerai cette terre-ci à ta semence », lui, il te fera précéder par son envoyé et tu prendras là-bas une femme pour mon fils. (Genèse 24:6-7) |
Avraham met ici en garde son serviteur Eliezer de Damas en lui faisant prêter serment de choisir une femme pour Isaac qui soit issue de son pays natal uniquement. Qu’elle soit issue de sa propre famille, de sa propre ascendance, ne fait que confirmer cette exigence absolue dans le choix d’une compagne pour son fils. Effectivement, la condition sine qua non était qu’elle ne soit pas Cananéenne.
|
ג …וְאַשְׁבִּיעֲךָ בַּיהוָה אֱלֹהֵי הַשָּׁמַיִם וֵאלֹהֵי הָאָרֶץ אֲשֶׁר לֹא-תִקַּח אִשָּׁה לִבְנִי מִבְּנוֹת הַכְּנַעֲנִי אֲשֶׁר אָנֹכִי יוֹשֵׁב בְּקִרְבּוֹ. ד כִּי אֶל-אַרְצִי וְאֶל-מוֹלַדְתִּי תֵּלֵךְ וְלָקַחְתָּ אִשָּׁה לִבְנִי לְיִצְחָק. (בראשית כד:ד) |
3 …pour que je t’adjure par l’Éternel, le Seigneur des cieux et de la terre, de ne pas choisir une épouse à mon fils parmi les filles des Cananéens avec lesquels je demeure, 4 mais bien d’aller dans mon pays et dans ma terre natale chercher une épouse à mon fils, à Isaac. » (Genèse 24:3-4) |
L’Eternel exauce immédiatement la prière d’Eliezer, le serviteur d’Avraham:
|
כד וַתֹּאמֶר אֵלָיו בַּת-בְּתוּאֵל אָנֹכִי בֶּן-מִלְכָּה אֲשֶׁר יָלְדָה לְנָחוֹר. (בראשית כד:כד) |
24 Et elle lui répondit: « Je suis la fille de Bathuel, fils de Milka, qui l’a enfanté à Na’hor; » (Genèse 24:24) |
Rivka (Rébecca) se caractérisant par la vertu du ‘Hessed (la bonté, l’amour désintéressé) s’avère donc être donc la petite-nièce d’Avraham, la fille du neveu d’Avraham. En épousant Its’hak (Isaac), qui est le fils d’Avraham, elle épouse le cousin germain de son propre père.
Puis lorsque les membres réunis de la famille de Rivka tentent de retarder son départ, sa réponse en un mot – אֵלֵךְ (Elekh /’J’irai’ [Genèse 24:58]) s’inscrit dans la future marche collective initiée par l’injonction faite à Avraham de quitter Our Qasdim (Genèse 12:1). Rébecca accomplit à la suite d’Avraham le même geste de rupture avec son environnement idolâtre, mais de manière totalement autonome. Comprenant la ferme décision de Rivka, tous ne peuvent que la bénir :
|
ס וַיְבָרְכוּ אֶת-רִבְקָה וַיֹּאמְרוּ לָהּ אֲחֹתֵנוּ אַתְּ הֲיִי לְאַלְפֵי רְבָבָה וְיִירַשׁ זַרְעֵךְ אֵת שַׁעַר שֹׂנְאָיו. (בראשית כד:ס) |
60 Et ils bénirent Rébecca en lui disant « Notre sœur! puisses-tu devenir des milliers de myriades! et puisse ta postérité conquérir la porte de ses ennemis! » (Genèse 24:60) |
Cette bénédiction promettant une grande nation victorieuse de ses ennemis n’est point sans rappeler celle du Patriarche Abraham octroyée par l’Eternel.
|
יז כִּי-בָרֵךְ אֲבָרֶכְךָ וְהַרְבָּה אַרְבֶּה אֶת-זַרְעֲךָ כְּכוֹכְבֵי הַשָּׁמַיִם וְכַחוֹל אֲשֶׁר עַל-שְׂפַת הַיָּם וְיִרַשׁ זַרְעֲךָ אֵת שַׁעַר אֹיְבָיו. (בראשית כב:יז) |
17 Je [L’Eternel] te comblerai de mes faveurs; je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel et comme le sable du rivage de la mer et ta postérité conquerra les portes de ses ennemis. (Genèse 22:17) |
La mort de Sarah n’a pas pour autant interrompu la chaîne de la transmission si chère à son cœur qui ne voyait en aucune manière Ishmaël succéder à Avraham, comme pourtant ce dernier le croyait (Genèse 17:18). Si Sarah constitue la matrice qui donne naissance à la nation d’Israël en définissant son identité singulière (Isaïe 51:1-2), Rébecca constitue, quant à elle, le pont permettant à cette même identité de traverser le temps. Et alors que la Matriarche Sarah aspire à préserver rigoureusement et fidèlement la particularité d’Israël en écartant Ishmaël, Rébecca tisse avec force et ferveur le fil des futures générations en identifiant en Ya’akov le futur bâtisseur des douze tribus d’Israël.
Rivka (Rébecca) s’avère être digne d’Isaac, un homme consolé par la perte de sa mère Sarah, elle qui, au contraire de son fils bien-aimé, ne trouva aucune consolation !
|
סז וַיְבִאֶהָ יִצְחָק הָאֹהֱלָה שָׂרָה אִמּוֹ וַיִּקַּח אֶת-רִבְקָה וַתְּהִי-לוֹ לְאִשָּׁה וַיֶּאֱהָבֶהָ וַיִּנָּחֵם יִצְחָק אַחֲרֵי אִמּוֹ (בראשית כד:סז) |
67 Et Isaac la conduisit dans la tente de Sarah sa mère; il prit Rébecca pour femme et il l’aima et il se consola d’avoir perdu sa mère. (Genèse 24:67) |
[1] Parashat Hayei Sarah: Genèse 23:1-25:18.
[2] Rav Jonathan Sacks, extrait issu de son essai sur la parashah: « Abraham heard the future calling to him. Sarah had died. Isaac was unmarried. Abraham had neither land nor grandchildren. He did not cry out, in anger or anguish, to God. Instead, he heard the still, small voice saying: The next step depends on you. You must create a future that I will fill with My spirit. That is how Abraham survived the shock and grief. God forbid that we experience any of this, but if we do, this is how to survive.
God enters our lives as a call from the future. It is as if we hear him beckoning to us from the far horizon of time, urging us to take a journey and undertake a task that, in ways we cannot fully understand, we were created for. That is the meaning of the word vocation, literally “a calling”, a mission, a task to which we are summoned.
We are not here by accident. We are here because God wanted us to be, and because there is a task we were meant to fulfil. Discovering what that is, is not easy, and often takes many years and false starts. But for each of us there is something God is calling on us to do, a future not yet made that awaits our making. It is future-orientation that defines Judaism as a faith, as I explain in the last chapter of my book Future Tense.
So much of the anger, hatred and resentments of this world are brought about by people obsessed by the past and who, like Lot’s wife, are unable to move on. There is no good ending to this kind of story, only more tears and more tragedy. The way of Abraham in Chayei Sarah is different. First build the future. Only then can you mourn the past. » Chayei Sarah, Covenant & Conversation, A Call from the Future, חיי שרה (5776, 5783)
Shabbat Shalom !

