Parashat Ha’azinou, mitsvah 613
Selon les Sages d’Israël, la parashat Ha’azinou[1], l’avant-dernière péricope de la Torah, se caractérise par le fait d’être déjà mentionnée implicitement à la parashah précédente, VaYelekh:
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יט וְעַתָּה כִּתְבוּ לָכֶם אֶת-הַשִּׁירָה הַזֹּאת וְלַמְּדָהּ אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל שִׂימָהּ בְּפִיהֶם לְמַעַן תִּהְיֶה-לִּי הַשִּׁירָה הַזֹּאת לְעֵד בִּבְנֵי יִשְׂרָאֵל. (דברים לא:יט) |
19 Et maintenant, écrivez pour vous ce Cantique, qu’on l’enseigne aux enfants d’Israël et qu’on le mette dans leur bouche, afin que ce cantique me serve de témoignage à l’encontre des enfants d’Israël. (Deutéronome 31:19) |
Il incombe à chaque fils d’Israël d’écrire, sur le modèle du Prophète Moïse, le Cantique -הַשִּׁירָה la Shira– de Ha’azinou, voire même un rouleau entier de la Torah dans lequel ce Cantique est inclus. La parashat VaYelekh renferme les deux dernières injonctions divines:
– l’obligation de rassembler tout le peuple (hommes, femmes, enfants; parashat הַקְהֵל Hakhel) à la fin de l’année shabbatique (Shabbat HaArets שַׁבַּת הָאָרֶץ) pour lire la Torah (Deutéronome 31:12)
– l’obligation d’écrire un rouleau de la Torah
…parmi les 613 mitsvoth, selon le décompte traditionnel du Sefer Ha’Hinoukh et du Mishneh Torah de Maïmonide – Hilkhot Sefer Torah, Chapitre 7, Halakha 1.
Pourquoi la Torah, expression suprême de l’Enseignement et de la Parole divine, conclut-elle sur cette mitsvah d’écrire un rouleau de la Torah? Que revêt cette ordonnance?
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ט וַיִּכְתֹּב מֹשֶׁה אֶת-הַתּוֹרָה הַזֹּאת וַיִּתְּנָהּ אֶל-הַכֹּהֲנִים בְּנֵי לֵוִי הַנֹּשְׂאִים אֶת-אֲרוֹן בְּרִית יְהוָה וְאֶל-כָּל-זִקְנֵי יִשְׂרָאֵל. (דברים לא:ט) |
9 Et Moïse écrivit cette Torah et la confia aux Cohanim, descendants de Lévi, chargés de porter l’arche d’Alliance du Seigneur, et à tous les anciens d’Israël. (Deutéronome 31: 9) |
La raison essentielle de la mitsvah d’écrire un Sefer Torah (la 613ᵉ mitsvah) réside dans la garantie de la continuité de la Torah, sa préservation et la prévention de son oubli au sein du peuple d’Israël.
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ב יַעֲרֹף כַּמָּטָר לִקְחִי תִּזַּל כַּטַּל אִמְרָתִי כִּשְׂעִירִם עֲלֵי-דֶשֶׁא וְכִרְבִיבִים עֲלֵי-עֵשֶׂב. (דברים לב:ב) |
2 Que mon enseignement s’épande comme la pluie, que ma parole distille comme la rosée, comme la bruyante ondée sur les plantes, et comme les gouttes pressées sur le gazon! (Deutéronome 32:2) |
La Torah elle-même explique le but de l’injonction par les mots:
וְלַמְּדָהּ אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל שִׂימָהּ בְּפִיהֶם.
…et enseigne-la aux enfants d’Israël, mets-la dans leur bouche. (Deutéronome 31:19)
L’objectif consiste à créer un accès direct et permanent au texte afin que chacun puisse y étudier, en tirer des leçons pour la vie et enseigner celles-ci à ses enfants sans intermédiaire. Lorsque chaque personne (ou chaque foyer) possède son propre exemplaire exact, on évite que la Torah ne tombe dans l’oubli ou qu’elle soit altérée au fil du temps. La présence d’un texte écrit accessible sert d’ancrage stable et permanent pour la transmission de la Tradition (la מָסוֹרָה Massorah). Lorsqu’un individu écrit (ou participe à l’écriture de) son propre rouleau de la Torah, un lien spirituel et émotionnel profond se crée avec le texte. L’effort et l’investissement personnel transforment la Torah d’un « patrimoine collectif abstrait » en un héritage intime et vivant.
Comme le souligne le Sefer Ha’Hinoukh (Mitsvah 613), la nature humaine est ainsi faite qu’elle s’éveille et s’enthousiasme devant ce qu’elle vient de créer ou d’acquérir. L’acquisition ou la rédaction d’un nouveau livre suscite un désir renouvelé de s’y plonger et de l’étudier.
מִשָּׁרְשֵׁי מִצְוָה זוֹ… לְפִי שֶׁיָּדוּעַ בִּבְנֵי אָדָם שֶׁעוֹשִׂין כָּל דִּבְרֵיהֶם לְפִי הַהֲכָנָה שֶׁהֵן מוֹצְאִין לָהֶם, וְעַל כֵּן צִוָּנוּ הַשֵּׁם יִתְבָּרַךְ לִהְיוֹת לְכָל אִישׁ מִיִּשְׂרָאֵל סֵפֶר תּוֹרָה מוּכָן אֶצְלוֹ שֶׁיּוּכַל לִקְרֹא בּוֹ תָּמִיד וְלֹא יִצְטָרֵךְ לָלֶכֶת לְבַקֵּשׁ אוֹתוֹ בֵּית חֲבֵרוֹ… וְגַם כִּי יִגְדַּל הַחֵשֶׁק בּוֹ לִקְרֹא בְּסִפְרוֹ אֲשֶׁר כָּתַב (אוֹ אֲשֶׁר קָנָה). »
« Parmi les fondements de ce commandement… car il est bien connu chez les hommes qu’ils agissent en toute chose selon la préparation dont ils disposent. C’est pourquoi le Nom, béni soit-Il, nous a ordonné que chaque homme d’Israël ait un rouleau de la Torah prêt auprès de lui, afin qu’il puisse y lire constamment et n’ait pas besoin d’aller le chercher chez son prochain… Et aussi parce que le désir de lire dans son propre livre — qu’il a écrit (ou qu’il a acheté) — n’en sera que plus grand en lui. »
אָמַר רָבָא: אַף עַל פִּי שֶׁהִנִּיחוּ לוֹ אֲבוֹתָיו לְאָדָם סֵפֶר תּוֹרָה, מִצְוָה לִכְתּוֹב מִשֶּׁלּוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְעַתָּה כִּתְבוּ לָכֶם אֶת הַשִּׁירָה״. (תלמוד בבלי, סנהדרין כא:ב)
« Rava a dit: Même si les pères d’un homme lui ont laissé un rouleau de la Torah (en héritage), c’est une mitsvah d’en écrire un qui lui appartienne en propre, comme il est dit: “Et maintenant, écrivez pour vous ce Cantique” [Deutéronome 31:19]. (Talmud de Babylone, Sanhedrin 21:b)
Rava établit la règle générale pour tout individu: l’héritage d’un Sefer Torah ne dispense pas de la mitsvah personnelle d’en rédiger un à soi.
Ainsi, si dans le contexte de notre parashah, le Cantique Ha’azinou est destiné à servir de « témoin » – un rappel constant de l’Alliance entre l’Eternel et Israël, afin qu’à travers les péripéties de l’Histoire, le peuple sache toujours revenir à ses sources et demeure fidèle à sa vocation de devenir une lumière pour les Nations…
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כד וַיְהִי כְּכַלּוֹת מֹשֶׁה לִכְתֹּב אֶת-דִּבְרֵי הַתּוֹרָה-הַזֹּאת עַל-סֵפֶר עַד תֻּמָּם. כה וַיְצַו מֹשֶׁה אֶת-הַלְוִיִּם, נֹשְׂאֵי אֲרוֹן בְּרִית-יְהוָה לֵאמֹר. כו לָקֹחַ אֵת סֵפֶר הַתּוֹרָה הַזֶּה, וְשַׂמְתֶּם אֹתוֹ מִצַּד אֲרוֹן בְּרִית-יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם וְהָיָה-שָׁם בְּךָ לְעֵד. (דברים לא:כד-כו) |
24 Or, lorsque Moïse eut achevé de transcrire les paroles de cette loi sur un livre, jusqu’au bout, 25 il ordonna aux Lévites, porteurs de l’arche d’alliance du Seigneur, ce qui suit: 26 « Prenez ce livre de la loi et déposez-le à côté de l’arche d’alliance de l’Éternel, votre Seigneur; il y restera comme un témoin contre toi. (Deutéronome 31:24-26) |
…l’écriture du texte biblique vise à faire de chaque fils d’Israël un acteur de son propre narratif. L’on devient ce que l’on écrit ! Le peuple hébreu/juif est autant un peuple de l’oralité que de l’écrit. Comme l’enseigne le Sage Rava, la transmission intergénérationnelle, loin d’être suffisante pour garantir la pérennité du peuple d’Israël, doit s’accompagner d’un engagement personnel dont la plus haute expression réside dans l’écriture d’un rouleau de la Torah.
Israël n’est point seulement le peuple qui témoigne de son Histoire, mais le peuple qui l’écrit.
C’est Moïse qui a écrit le premier rouleau de la Torah déposé dans (ou à côté de) l’Arche de l’Alliance dans le Tabernacle, y compris les huit versets relatifs à la mort de Moïse. Ce premier rouleau servait d’archétype sacré et intouchable, d’après lequel tous les rouleaux des générations futures devaient être révisés.
« רַבִּי שִׁמְעוֹן: … הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר – וּמֹשֶׁה אוֹמֵר וְכוֹתֵב; מִכָּאן וְאֵילָךְ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר – וּמֹשֶׁה כּוֹתֵב בְּדֶמַע, כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר לְהַלָּן: ״וַיֹּאמֶר לָהֶם בָּרוּךְ: מִפִּיו יִקְרָא אֵלַי אֵת כׇּל הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה, וַאֲנִי כּוֹתֵב עַל הַסֵּפֶר בַּדְּיוֹ״ (ירמיהו לו:יח). (תלמוד בבלי, סנהדרין טו:א)
Rabbi Shimon enseignait : le Saint, béni soit-Il, dictait – et Moïse écrivait avec des larmes (be-dema), comme il est dit ailleurs : « Baroukh[2] leur répondit : De sa bouche il me dictait toutes ces paroles, et moi je les écrivais sur le livre avec de l’encre » (Jérémie 36:18). (Talmud de Babylone, Sanhédrin 15a)
A l’issue de notre étude annuelle sur les mitsvoth (injonctions, préceptes, ordonnances), nous devons revenir à la première injonction biblique, à savoir la prohibition formelle de consommer du fruit de l’arbre de la Connaissance du bien et du mal et tenter de comprendre le rapport l’associant à la dernière mitsvah d’écrire un rouleau de la Torah.
Le texte biblique établit un parallèle direct entre l’arbre du jardin d’Eden et la Torah. Après la faute de חַוָּה ‘Hava (Eve) et d’אָדָם Adam, l’accès à l’Arbre de Vie (עֵץ הַחַיִּים Etz Ha’Hayim) a été protégé par les chérubins brandissant » לַהַט הַחֶרֶב הַמִּתְהַפֶּכֶתla lame flamboyante de leur glaive » (Genèse 3:24). En accomplissant la dernière mitsvah d’écrire la Torah, l’être humain ne s’approche plus de l’Arbre par la transgression (le fruit défendu), mais il recrée lui-même l’Arbre de Vie à travers le rouleau qu’il écrit de ses propres mains. L’écriture devient le chemin légitime pour réintégrer le Jardin et réparer la faute originelle.
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יח עֵץ-חַיִּים הִיא לַמַּחֲזִיקִים בָּהּ וְתֹמְכֶיהָ מְאֻשָּׁר. (משלי ג:יח) |
18 Elle est un arbre de vie pour ceux qui la détiennent et ceux qui la soutiennent jouissent de bonheur. (Proverbes 3:18). |
[1] Parashat Ha’azinou: Deutéronome 32:1-52.
[2] Baroukh ben Nerya est le secrétaire du prophète Jérémie.
Shabbat shalom!

