Parashat Dévarim, les sept qualités du juge
La parashat Dévarim[1] est essentiellement un discours historique et rhétorique. Moïse commence son discours d’adieu, retraçant le parcours des enfants d’Israël dans le désert tout en leur adressant des réprimandes et des encouragements à l’approche de leur entrée en Terre d’Israël.
Néanmoins, selon le Sefer Ha’Hinoukh, cette parashah contient deux ordonnances négatives (interdits) relatives toutes deux à l’intégrité du système judiciaire et au bon fonctionnement de celui-ci. D’une certaine manière, l’introduction de notre parashah vient renforcer la conclusion de la parashat Massei concernant les villes de refuge, la peine de mort et le droit naturel des filles de Tselof’had à hériter de leur défunt père.
La première ordonnance:
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יז לֹא-תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן… (דברים א:יז) |
17 Ne faites point, en justice, acception de personnes; donnez audience au petit comme au grand… (Deutéronome 1:17) |
L’expression לֹא-תַכִּירוּ פָנִים/ Lo Takirou Panim signifie littéralement « vous [les juges] ne reconnaîtrez point les visages ». Cette même expression comprend deux facettes, l’une concernant la nomination des juges eux-mêmes et l’autre concernant le rendu de la justice.
La première facette:
Rashi enseigne:
לֹא תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט. זֶה הַמְמֻנֶּה לְהוֹשִׁיב הַדַּיָּנִים שֶׁלֹּא יֹאמַר: אִישׁ פְּלוֹנִי נָאֶה אוֹ גִּבּוֹר, אוֹשִׁיבֶנּוּ דַּיָּן; אִישׁ פְּלוֹנִי קְרוֹבִי, אוֹשִׁיבֶנּוּ דַּיָּן בָּעִיר וְהוּא אֵינוֹ בָּקִי בְּדִינִין. נִמְצָא, מְחַיֵּב אֶת הַזַּכַּאי וּמְזַכֶּה אֶת הַחַיָּב, מַעֲלֶה אֲנִי עַל מִי שֶׁמִּנָּהוּ כְּאִלּוּ הִכִּיר פָּנִים בַּדִּין. (רש »י על הפסוק דברים א:יז)
«Vous n’aurez point d’égards pour les personnes dans vos jugements Cela s’adresse à celui qui est chargé de nommer les juges, afin qu’il ne dise pas : « Un tel est bel homme » ou « un tel est fort, je vais l’installer comme juge » ; ou bien « un tel est mon parent, je vais l’installer comme juge dans la ville », alors qu’il ne maîtrise pas les lois. Car en agissant ainsi, [ce juge incompétent] en viendra à condamner l’innocent et à innocenter le coupable. J’imputerai alors la responsabilité à celui qui l’a nommé, comme s’il avait lui-même fait preuve de favoritisme dans le jugement.»
Les juges ne doivent en aucun cas rendre leurs décisions juridiques sur la base du regard qui serait susceptible de les conduire à rendre un jugement erroné, ni être favorables à l’une ou l’autre partie (Lo takirou panim ba-mishpat לֹא תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט).
Le juge et prophète Samuel, à la recherche de l’oint du Seigneur, croyant l’avoir trouvé parmi les frères de David, est rappelé à l’ordre par l’Eternel:
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ז וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-שְׁמוּאֵל אַל-תַּבֵּט אֶל-מַרְאֵהוּ וְאֶל-גְּבֹהַּ קוֹמָתוֹ כִּי מְאַסְתִּיהוּ כִּי לֹא אֲשֶׁר יִרְאֶה הָאָדָם כִּי הָאָדָם יִרְאֶה לַעֵינַיִם וַיהוָה יִרְאֶה לַלֵּבָב. (שמואל א, טז:ז) |
7 Mais l’Eternel dit à Samuel: « Ne considère point son apparence ni sa haute taille, celui-là je le repousse. Ce que voit l’homme ne compte pas: l’homme ne voit que l’extérieur, l’Eternel regarde le cœur. » (I Samuel 16:7) |
Seconde facette:
La seule vision du riche face à celle du pauvre pourrait être avantageuse pour le premier au détriment du second. Les signes extérieurs de richesse, les liens familiaux, le prestige ou le charisme constituent, à n’en pas douter, des éléments perturbateurs pouvant troubler le processus de prise de décisions dans le jugement rendu. Néanmoins, le contraire peut être aussi vrai: les signes extérieurs de pauvreté peuvent également être à l’avantage du suspect ou de l’accusateur. Il incombe donc au juge, au-delà de l’identité des personnes, d’identifier les faits et rien que les faits. Le sens de la vérité doit constituer la seule et unique boussole du juge à savoir, faire toute la lumière sur le litige qui lui est présenté.
Rashi enseigne:
כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן. שֶׁיְּהֵא חָבִיב עָלֶיךָ דִּין שֶׁל פְּרוּטָה כְּדִין שֶׁל מֵאָה מָנֶה שֶׁאִם קָדַם וּבָא לְפָנֶיךָ לֹא תְּסַלְּקֶנּוּ לָאַחֲרוֹנָה (סנהדרין ח:א). דָּבָר אַחֵר: « כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן » כְּתַרְגּוּמוֹ, שֶׁלֹּא תֹּאמַר: זֶה עָנִי הוּא וַחֲבֵרוֹ עָשִׁיר וּמִצְוָה לְפַרְנְסוֹ, אֲזַכֶּה אֶת הֶעָנִי וְנִמְצָא מִתְפַּרְנֵס בִּנְקִיּוּת. דָּבָר אַחֵר: שֶׁלֹּא תֹּאמַר: הֵיאַךְ אֲנִי פּוֹגֵם בִּכְבוֹדוֹ שֶׁל עָשִׁיר זֶה בִּשְׁבִיל דִּינָר? אֲזַכֶּנּוּ עַכְשָׁיו וּכְשֶׁיֵּצֵא לַחוּץ אֹמַר אֲנִי לוֹ: תֵּן לוֹ, שֶׁאַתָּה חַיָּב לוֹ : (רש »י על דברים א:יז)
« « Comme le petit, ainsi vous écouterez le grand » (Kakatone kagadole tishma’oun). [Premier commentaire] : Que te soit aussi précieux le procès d’une simple perouta (la plus petite pièce de monnaie) que le procès de cent mané (une somme colossale). De sorte que si le petit litige s’est présenté en premier devant toi, tu ne le repousses pas à la fin [au profit d’une affaire financièrement plus importante] (Sanhédrin 8a). Autre explication (Davar a’her) : « Comme le petit, ainsi vous écouterez le grand », conformément à sa traduction [araméenne par Onkelos : « Comme l’humble, ainsi le notable vous écouterez »]. Que tu ne dises pas : « Celui-ci est pauvre, son adversaire est riche et c’est une mitsvah de subvenir à ses besoins ; je vais donc donner raison au pauvre, et il se trouvera ainsi soutenu dignement [aux frais du riche] ! » Autre explication (Davar a’her) : Que tu ne dises pas : « Comment pourrais-je porter atteinte à l’honneur de ce riche pour un simple dinar ? Je vais lui donner raison maintenant, et lorsqu’il sortira du tribunal, je lui dirai en privé : « Donne-lui [cette somme], car tu la lui dois de toute façon ! »».
Le commentaire de Rashi met en lumière la rigueur éthique absolue que la Torah exige d’un tribunal, à travers trois cas de figure concrets: l’égalité du temps et de l’attention (La gestion du rôle) – Le juge ne doit pas mépriser les « petits litiges » du quotidien au profit des affaires spectaculaires à gros budget. Le temps de la justice appartient à tous de manière égale, selon l’ordre d’arrivée, l’interdiction de détourner la justice par « charité » – Même si aider un indigent est une immense mitsvah (la Tsedaka), le tribunal n’est pas le lieu de la charité. Travestir la vérité pour aider un pauvre aux dépens d’un riche reste une injustice et l’interdiction de la flatterie sociale ou du compromis hypocrite – Le juge ne doit pas chercher à préserver artificiellement l’honneur d’un notable en prononçant un faux verdict public, même s’il compte réparer l’injustice en coulisses. Le verdict doit être l’expression pure et publique de la vérité.
La seconde ordonnance:
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יז … לֹא תָגוּרוּ מִפְּנֵי-אִישׁ … (דברים א:יז) |
17 … ne craignez qui que ce soit… » (Deutéronome 1:17) |
Un juge ne doit en aucun cas ni d’aucune manière se laisser intimider par l’une des parties durant le procès. Le juge ne doit pas fausser le verdict, retarder le jugement ou s’abstenir de prononcer la vérité par peur des représailles d’un homme puissant, violent ou influent. Le juge doit faire triompher la vérité sans aucune crainte humaine. La racine verbale ג.וּ.ר./ G.Ou.R. du verbe תָגוּרוּ signifie « avoir peur, trembler ».
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כז לוּלֵי כַּעַס אוֹיֵב אָגוּר… (דברים לב:כז) |
27 Si je ne craignais le dire insultant de l’ennemi… (Deutéronome 32: 27) |
Alors que dans la parashat Yitro, le texte met l’accent sur l’incorruptibilité des juges –
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כא וְאַתָּה תֶחֱזֶה מִכָּל-הָעָם אַנְשֵׁי-חַיִל יִרְאֵי אֱלֹהִים אַנְשֵׁי אֱמֶת שֹׂנְאֵי בָצַע… (שמות יח:כא) |
21 Mais, de ton côté, choisis entre tout le peuple des hommes de valeur, craignant le Seigneur, hommes de vérité, ennemis du lucre… (Exode 18:21) |
– la parashat Dévarim met l’accent sur la compétence et la reconnaissance des juges par la société:
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יג הָבוּ לָכֶם אֲנָשִׁים חֲכָמִים וּנְבֹנִים וִידֻעִים לְשִׁבְטֵיכֶם וַאֲשִׂימֵם בְּרָאשֵׁיכֶם. (דברים א:יג) |
13 Presentez, dans vos tribus, des hommes sages, intelligents et connus / réputés; je les établirai vos chefs. » (Deutéronome 1:13) |
Il nous faut savoir que dans le Tanakh (la Bible hébraïque), le mot Elohim (אֱלֹהִים) ne désigne pas uniquement le Seigneur. Selon la Tradition rabbinique et la linguistique hébraïque biblique, il est fréquemment utilisé pour désigner des juges, des dirigeants ou des anges:
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ו וְהִגִּישׁוֹ אֲדֹנָיו אֶל-הָאֱלֹהִים. (שמות כא:ו) |
6 son maître l’amènera par-devant les juges… (Exode 21:6) |
| ז אִם-לֹא יִמָּצֵא הַגַּנָּב, וְנִקְרַב בַּעַל-הַבַּיִת אֶל-הָאֱלֹהִים: אִם-לֹא שָׁלַח יָדוֹ, בִּמְלֶאכֶת רֵעֵהוּ. (שמות כב:ז) | 7 Si l’on ne trouve point le voleur, le maître de la maison viendra jurer devant les juges qu’il n’a point porté la main sur la chose d’autrui… (Exode 22:7) |
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א אֱלֹהִים, נִצָּב בַּעֲדַת-אֵל בְּקֶרֶב אֱלֹהִים יִשְׁפֹּט. (תהלים פב:א-ב) |
1 Le Seigneur se tient dans l’assemblée des juges; au milieu des juges, il juge. (Psaume 82:1) |
Pourquoi la source biblique associe-t-elle le nom de ‘Elohim’ aux juges ?
Sur le plan philosophique et spirituel, la Tradition hébraïque explique que le juge qui prononce un jugement rigoureusement vrai et juste s’associe directement à l’œuvre divine de préservation du monde (le Talmud dit qu’il devient « associé au Saint, béni soit-Il, dans la Création » – Shabbat 10a).
רַב חִסְדָּא וְרַבָּה בַּר רַב הוּנָא הֲווֹ יָתְבִי בְּדִינָא כּוּלֵּי יוֹמָא, הֲוָה קָא חָלֵישׁ לִבַּיְיהוּ. תְּנָא לְהוּ רַב חִיָּיא בַּר רַב מִדִּפְתִּי: ״וַיַּעֲמֹד הָעָם עַל מֹשֶׁה מִן הַבֹּקֶר עַד הָעָרֶב״, וְכִי תַּעֲלֶה עַל דַּעְתְּךָ שֶׁמּשֶׁה יוֹשֵׁב וְדָן כׇּל הַיּוֹם כּוּלּוֹ? תּוֹרָתוֹ מָתַי נַעֲשֵׂית? אֶלָּא לוֹמַר לָךְ כׇּל דַּיָּין שֶׁדָּן דִּין אֱמֶת לַאֲמִיתּוֹ, אֲפִילּוּ שָׁעָה אַחַת, מַעֲלֶה עָלָיו הַכָּתוּב כְּאִילּוּ נַעֲשָׂה שׁוּתָּף לְהַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא בְּמַעֲשֵׂה בְרֵאשִׁית. (תלמוד בבלי, שבת י:א)
«Rav ‘Hisda et Rabba bar Rav Houna siégeaient au tribunal pour juger toute la journée, et ils se sentaient défaillir [d’épuisement et de regret de délaisser l’étude]. Rav ‘Hiyya bar Rav de Diphthi leur enseigna alors : « « Et le peuple se tenait devant Moïse du matin jusqu’au soir » (Exode 18, 13). Mais te viendrait-il à l’esprit que Moïse resterait assis à juger toute la journée ? Quand donc pratiquait-il sa propre Torah ? C’est plutôt pour t’enseigner : tout juge qui tranche un jugement de vérité selon sa vérité absolue, ne serait-ce que pour une seule heure, l’Écriture lui en attribue le mérite comme s’il était devenu le partenaire du Saint, béni soit-Il, dans l’œuvre de la Création. » (Talmud de Babylone, Shabbat 10a).
Le juge n’est donc point seulement un vecteur de la justice divine, il incarne en sa personne, à lui seul, celle du Seigneur! Autant dire que la responsabilité qu’il porte est si lourde que les conséquences d’une décision de justice erronée est susceptible de briser la vie d’un homme ou d’une femme innocents.
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יז כִּי הַמִּשְׁפָּט לֵאלֹהִים הוּא… (דברים א:יז) |
17 …car la justice est au Seigneur ! (Deutéronome 1:17) |
En Israël, le principe d’égalité devant la loi est appliqué de manière très stricte par le système judiciaire. Au fil des décennies, plusieurs figures de premier plan de l’État – y compris un président – Moshe Katsav (Président de l’État de 2000 à 2007)-, un Premier ministre Ehoud Olmert (Premier ministre de 2006 à 2009), des ministres – Avraham Hirschson (Ministre des Finances), Aryeh Deri (Ministre de l’Intérieur), Gonen Segev (Ministre de l’Énergie) et un Grand Rabbin – Yona Metzger (Grand Rabbin Ashkénaze d’Israël de 2003 à 2013) – après de longues enquêtes approfondies, ont été poursuivies, jugées et, dans de nombreux cas, condamnées à des peines de prison ferme pour des affaires de corruption, d’abus de pouvoir ou d’autres délits.
Ces différents procès démontrent la force et l’indépendance du pouvoir judiciaire israélien (mené par le bureau du Procureur général et appliqué par les tribunaux). Même si ces scandales de corruption ébranlent régulièrement la confiance de l’opinion publique envers ses dirigeants, tous s’accordent sur le fait que pour la justice israélienne personne, quelle que soit sa position politique, présidentielle ou religieuse, n’est au-dessus des lois.
Moïse a conscience que son successeur Josué bin Noun et les sacrifices additionnels apportés au futur Temple ne suffiront point à consolider la société d’Israël et la rendre ainsi pérenne. Seule une justice impartiale garantira la solidité du tissu social et les fondations du politique en Israël.
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כ צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה וְיָרַשְׁתָּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ. (דברים טז:כ) |
20 C’est la justice, la justice seule que tu poursuivras, si tu veux te maintenir en possession du pays que l’Éternel, ton Seigneur, te donne. (Deutéronome 16:20) |
[1] Parashat Dévarim: Deutéronome 1:1-3:22.

