« Mi hou yehoudi ? » Qui est juif ? La question interpelle depuis que les murs des ghettos sont tombés, troublant les repères. Chacun a bien sûr sa réponse. Mais elle ne fera pas l’unanimité.

David Ben Gourion s’en était inquiété en 1958 en chargeant 50 sages d’Israël et de diaspora de définir ce que c’est qu’être juif, ce qui était une autre façon de se demander qui l’était.

La question provoqua une crise ministérielle sans qu’il lui fût répondu. Le problème demeure un demi-siècle après : des exclusives posées par la plupart des rabbins sur les actes de certains de leurs confrères (parfois même orthodoxes) au refus de reconnaissance des documents des rabbins progressistes par tous ceux qui ne le sont pas, nous n’avons plus de norme universelle garantissant l’unité du klal Israël. Comble de l’absurde : on peut être aujourd’hui juif aux yeux de l’Etat d’Israël mais pas à ceux des rabbins orthodoxes qui sont pourtant ses fonctionnaires.

Il fut pourtant un jour où la question de savoir qui était – ou plus exactement qui serait – juif trouva une réponse indiscutable. Ce fut celui où tous ceux qui pouvaient prétendre à le devenir se retrouvèrent au pied du mur ou plutôt au pied des linteaux et des poteaux de leurs portes. L’événement nous est narré dans la paracha BO.

Dans celle-ci, et juste avant la survenue de la dixième et dernière plaie d’Egypte, l’Eternel s’adresse ainsi à Moshé : « Ils prendront du sang et le mettront sur les deux poteaux et sur le linteau sur les maisons dans lesquelles ils mangent (12.7) (…) Le sang sera pour vous comme un signe sur les maisons dans lesquelles vous êtes. Je verrai le sang et je sauterai par dessus vous et il n’y aura pas en vous d’épidémie de destruction lorsque je frapperai dans le pays d’Egypte (12.13) »

Présenté ainsi, le sang peint sur la façade est le talisman absolu auprès duquel la mezouza fait pâle figure. Qui n’en aurait pas orné sa demeure ? Mais si l’on se replace dans le contexte où cet ordre est donné, lui obéir n’avait rien d’évident.

Le midrash nous explique en effet – et les études historiques le confirment – que les animaux sacrifiés à l’occasion du premier seder étaient pour les Egyptiens des animaux sacrés. Ceux-ci pleurèrent lorsqu’on tua ces bêtes pour les manger, le Midrash prétend que ce spectacle leur fut plus dur à supporter que les plaies.

Ce sacrifice est bien la onzième plaie d’Egypte, il poursuit du reste le même but. En dévastant l’eau, la terre et le ciel, les plaies s’en sont prises à toutes les divinités existantes et possibles du panthéon païen. Elles ont ruiné la vision du monde des Egyptiens, qui s’accompagnait de l’esclavage et de la négation des droits humains. Le sacrifice des animaux sacrés et l’utilisation de leur sang dans la délivrance des Hébreux participe de la même débâcle, nécessaire pour montrer aux Hébreux que le monde dans lequel ils vivaient était mensonge.

Demander aux Hébreux de marquer leur demeure avec ce signe indiquant qu’ils avaient commis ce sacrilège, c’était donc exiger qu’ils fissent preuve de beaucoup de courage.

Jusqu’à ce soir-là, les enfants d’Israël ont été passifs. Moshé et Aaron ont parlé pour eux auprès de Pharaon, mais en tant que missionnés par l’Eternel, jamais par le peuple. Les Hébreux n’ont fait au contraire que se plaindre de subir la corvée de paille, Moshé les ayant mis « en mauvaise odeur auprès de Pharaon ».

Un peuple inactif ne pouvait pas sortir d’Egypte pour partir à l’aventure, il n’aurait été ni digne de contracter une alliance avec l’Eternel ni capable d’affronter le désert à la merci de peuplades hostiles.

Le commandement d’apposer la marque du sang à la vue de tous était donc un test décisif pour départager, parmi les descendants de Jacob, ceux qui étaient à la fois assez courageux et assez confiants pour former le peuple qui allait recevoir le décalogue sur le mont Sinaï (et bien d’autres enseignements durant les quarante ans qui devaient suivre) et ceux qui ne le seraient pas. Ne pourraient partir et devenir le peuple élu que les individus aptes à proclamer sur la voie publique qu’ils avaient tué une idole et qu’ils étaient prêts à obéir à une nouvelle éthique de vie.

La tradition juive estime que quatre vingt pour cent des Hébreux demeurèrent en Egypte. Les autres allaient être les enfants d’Israël, qui deviendraient bien plus tard les juifs. Il n’y eut à Goschen nulle autorité usurpant son pouvoir pour discuter de la judéité des hommes et des femmes qui allaient se mettre en marche après avoir manifesté leur acte de foi.

La tradition va même plus loin : elle prétend que certains Egyptiens choisirent eux aussi d’apposer la marque du sang sur leur demeure et de partager le sort des anciens esclaves. Ils allaient former la Erev Rav, qui reçut elle aussi, à l’initiative de Moshé, le décalogue. Cette erev rav a prêté le flanc à bien des commentaires malveillants, il lui a même été imputé la faute du Veau d’Or – en dépit du texte qui rend compte de la culpabilité de toutes les tribus à l’exception des lévites. Elle n’en a pas moins contribué à la naissance du Klal Israël – et si ces événements devaient être historiques chacun aurait de son sang dans ses veines.

3500 ans plus tard, voilà encore ce qu’est être juif : dire à la face de tous que le monde avait, et a encore besoin, d’une révolution éthique. Et risquer pour cela de subir l’intolérance de ceux qui ne veulent pas l’entendre. La paracha BO rapporte que les Egyptiens ont chassé les Hébreux après la mort des premiers nés : la sortie de l’Egypte a été en fin de compte une expulsion, qui en préfigurait bien d’autres. Après cela les Egyptiens ont pu retourner à leurs croyances et leur vision du monde, ils n’ont plus été dérangés.

C’est pourquoi deux enseignements (parmi tant d’autres) sont à tirer de cette paracha.

Le premier c’est que sont juifs non pas ceux qui se révèlent être assez cinglés pour proclamer qu’ils le sont, comme l’écrit Amos Oz, mais plus précisément tous ceux qui s’en trouvent assez persuadés pour risquer de subir l’antisémitisme au nom d’une certaine idée ou d’eux-mêmes ou du monde – et de cette certitude, aucune autorité rabbinique prétendant à l’exclusive ne sera jamais légitimement comptable.

Le second c’est que s’il faut combattre l’antisémitisme au nom du droit inaliénable de tout peuple à se défendre, et le dénoncer au nom du refus de toutes les formes d’intolérance frappant des êtres humains en raison de leur origine, couleur de peau, confession ou orientation sexuelle, il est vain de passer son temps à s’en plaindre.

L’antisémitisme sera encore longtemps le lot commun des juifs. Il est la réaction logique – mais logique ne signifie en aucun cas excusable ! – des individus et des Etats qui refusent la morale universelle et exigeante que propose le judaïsme depuis ses origines. Il vaut mieux dès lors se contenter de l’affronter avec la certitude de son bon droit, qui a valeur universelle. Ce combat est pour chaque nouvelle génération la répétition de la sortie de l’Egypte, que Moshé lui-même n’avait interdit à aucun aspirant à la condition juive.