1. Victimisation chrétienne et apologie


 

En avril 2015, L’Osservatore Romano rapportait qu’au cours d’une messe qu’il célébrait en la chapelle de la Maison Sainte-Marthe où il réside au Vatican, le pape François s’était exclamé : « de nos jours, combien d’ »Étienne » [1] y a-t-il dans le monde ! ». Et de rappeler des histoires récentes de persécution :

« Pensons à nos frères égorgés sur la plage de Libye ; pensons à ce jeune garçon brûlé vif par ses camarades parce que chrétien ; pensons à ces migrants qui en haute mer sont jetés à l’eau parce que chrétiens ; pensons – avant-hier – à ces Ethiopiens, assassinés parce que chrétiens » [2].

Pensons encore, avait-il ajouté, à « tant d’autres que nous ne connaissons pas, qui souffrent dans les prisons parce que chrétiens » [3]. Et d’affirmer :

« l’Église est l’Église de martyrs : ils souffrent, donnent leur vie et nous recevons la bénédiction de Dieu pour leur témoignage » [4].

Le Pontife faisait ainsi allusion aux exactions sanglantes des extrémistes musulmans salafistes [5], et plus spécialement à celles de Daesh, le prétendu État islamiste, qui ne cache pas son intention de rétablir le Califat et de soumettre, par la guerre sainte (Jihad) s’il le faut, l’humanité entière à la foi islamique dans sa version la plus stricte et la plus impitoyable.

Il suffit d’entrer dans un moteur de recherche d’Internet l’expression «Église des martyrs», pour constater que cette perception papale est extrêmement répandue et qu’elle est reprise sans réticence par les médias, en général, et les médias chrétiens en particulier, jusqu’à ce jour.

C’est bien volontiers que je la ferais mienne, si ma conscience ne me montrait que la réalité est quelque peu différente. Je m’étonne d’ailleurs de l’absence totale d’objections [6] d’où qu’elles viennent, à ce qui, selon moi, ressemble fort à une annexion chrétienne indue de l’horrible souffrance dont sont victimes des dizaines de milliers d’innocents.

En effet, loin qu’il s’agisse du martyre des seuls chrétiens, les informations qui ne cessent de nous parvenir font état de persécutions et de massacres d’autres groupes humains non chrétiens, telle, en particulier, la minorité kurde des Yézidis. Il faut également rappeler que même des musulmans subissent le même sort, pour peu que l’islam qu’ils pratiquent soit différent de celui de leurs persécuteurs.

Il est regrettable que des hauts représentants de l’Église continuent à accréditer la victimisation chrétienne, donnant ainsi l’impression que la situation actuelle est dans la droite ligne de celle des martyrs des persécutions romaines des premiers siècles, au point d’en faire un usage apologétique sur le thème de la sanctification de l’Église par le sang des martyrs.

2. Une autre perception de la tragédie des persécutions de chrétiens

Il vaut la peine de lire les événements actuels à l’aune des Écritures et du regard que portaient les prophètes sur les malheurs qui frappaient leur peuple.

En la matière, le cas d’espèce le plus strident (et aussi le moins commenté par les interprètes chrétiens accrédités), est celui de la réaction de Jésus à la tragédie dont furent victimes quelques-uns de ses coreligionnaires :

Lc 13, 1-5 : Au même moment survinrent des gens qui lui rapportèrent ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. En réponse, il leur dit : « Pensez-vous que ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi cela ? Non, je vous le dis, mais si vous ne changez pas de comportement [7], vous périrez tous pareillement. Ou les dix-huit sur lesquels est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tués, pensez-vous que leurs torts fussent plus grands que ceux de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis; mais si vous ne changez pas de comportement, vous périrez tous de même. »

Je suis conscient que mon commentaire va en scandaliser plus d’un, pourtant, je ne vois pas comment taire ce qui découle de l’attitude de Jésus. En effet, même si l’on se refuse à voir dans les persécutions islamistes une ‘sanction’ divine de la médiocrité, voire des péchés de la chrétienté, il n’en reste pas moins que, si l’on extrapole à la situation actuelle l’épisode biblique cité, Jésus ne fustigerait pas les persécuteurs islamistes mais préviendrait l’Église de ce qui attend ceux de ses fidèles qui ne changent pas radicalement leur vie.

Si quelqu’un, clerc ou laïc, osait se prévaloir de ce précédent évangélique pour tirer la même leçon des massacres perpétrés contre des chrétiens par des islamistes radicaux, il risquerait sans aucun doute la lapidation médiatique.

J’assume cette conséquence et ce qui en découlera éventuellement, car il s’agit d’histoire, « maitresse de vie » [8], et non d’opinion.

3. Et les martyrs juifs de la haine islamiste irrédentiste?…

Qui en parle sur la scène internationale? Combien sont-ils à s’en émouvoir? Hormis quelques milliers de chrétiens amis des juifs et d’Israël, sans tribunes dignes de ce nom, et dont les voix sont à peine audibles, la chape de plomb d’un silence médiatique international quasi total pèse sur les assassinats de citoyens israéliens et les attaques physiques et verbales incessantes contre des juifs dans le monde.

Hélas, comme on le sait, la victimisation juive n’est plus de saison, elle est même devenue indécente aux yeux de beaucoup. « On a déjà donné! », pensent-ils sans doute. « C’est vrai, quoi! se disent-ils, la Shoah, dont on nous a rebattu les oreilles durant des décennies, ça suffit! Le thème est usé jusqu’à la corde. Alors, un tué juif par-ci, par-là, c’est regrettable, mais c’est la conséquence du cynisme de l’occupation israélienne et de l’exaspération palestinienne. Et puis, qu’est-ce que le nombre infime de ces victimes juives collatérales, comparé aux centaines de morts et aux milliers de blessés civils palestiniens « désarmés », tués par une armée puissante et… impitoyable!? »

Vous avez compris: ne leur parlez surtout pas de « martyrs juifs », ils vous riraient au nez…


© Menahem Macina

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[1] Il s’agit du premier martyr de l’Église primitive. Le récit de son martyre figure dans le Livre des Actes des Apôtres (6, 8 à 7, 60).

[2] Les italiques sont de moi.

[3] Idem.

[4] Idem.

[5] « Le salafisme est un mouvement sunnite revendiquant un retour à l’islam des origines, et fondé, selon leurs dirigeants, sur le Coran et la Sunna. » (D’après Wikipédia).

[6] Sauf erreur.

[7] En grec, ean mè metanoète : généralement traduit, à tort, par « si vous ne vous convertissez pas ». Il s’agit de la metanoia, qui ne connote pas la conversion, mais le fait de changer, de se raviser, de rompre totalement avec un état d’esprit, jugé inadéquat. Voir S. Romerowski, « QUE SIGNIFIENT LES MOTS MÉTANOÉÔ ET MÉTANOÏA? ».

[8] La formule est de Jean-Paul II, dans son adresse au grand Rabbinat d’Israël, le 23 mars 2000): « Comme le disaient les anciens, l’histoire est Magistra vitae, maîtresse de vie ». In XXVe anniversaire du pontificat de Jean-Paul II. Congrès du Collège cardinalice. 25 ans de pontificat au service de la paix, 18 octobre 2003. Texte en ligne sur le site du Vatican.