Un de mes précédents billets de blog («Le dénigrement ecclésial d’Israël») m’a valu l’une ou l’autre réaction chrétienne encourageante, mais également quelques grincements de dents dont le registre allait de la tristesse à la réprobation, avec accent mis sur « l’injustice » de ma position.

Un autre blogueur chrétien expérimenté et hautement respectable m’a fait remarquer, avec tact et pertinence, que la majorité des internautes qui fréquentent le site de «Times of Israel» sont Juifs et Israéliens et qu’en conséquence, ils ne savent pas grand-chose du christianisme et encore moins du changement profond du regard chrétien sur les Juifs qui se fait jour depuis des décennies, et dont le fondement se trouve dans la Déclaration Nostra Aetate, § 4, promulguée en 1965 dans le cadre du Concile Vatican II. Et de suggérer qu’il serait « fair play » de ma part de nuancer mon propos.

Je vais donc m’efforcer de réparer les « dégâts » (si tant est qu’il y en ait eu réellement). Toutefois, pour ne pas conférer à ce billet les dimensions d’une dissertation du Bac, je reporte à un prochain Blog le traitement de la seconde partie du recadrage que j’entreprends de mes propos, et je m’en tiendrai, ci-après, à la première, versant sur les plaies que j’ai pu causer aux sensibilités chrétiennes le baume d’une palinodie qui ne constitue en rien (qu’on se le dise !) un reniement de mes convictions.

Tout d’abord, je reconnais volontiers que mon métier d’historien de la pensée, en général, et de la pensée juive, en particulier, me rend souvent pointilleux (quand elle ne me fait pas passer pour pédant).

Le problème est que, dans mes articles grand public, je ne traite pas de littérature générale mais du matériau intellectuel le plus explosif qui soit : la foi et la théologie.

Quiconque pratique cet art dangereux et a, comme moi, fait vœu de ne jamais céder à la diplomatie au détriment de la vérité, se fait vite beaucoup d’ennemis. La plupart du temps l’hostilité que l’on suscite est le fruit d’un ou de plusieurs malentendus. Bon, en se relisant, on se dit parfois : J’aurais pu être plus nuancé ici, plus complet là. Mais on s’absout généralement soi-même au nom de l’impossibilité de tout dire en trois ou quatre feuillets A 4.

Autre frustration : les gens qui vous lisent pour la première fois ou presque ne connaissent rien de ce que vous écrivez ailleurs, ni, a fortiori, de vos articles de recherche et de vos ouvrages publiés. Vous êtes le seul à savoir que l’internaute qui vous a interpellé, persuadé que vous ne connaissez rien à sa foi ni à ses traditions religieuses, changerait certainement d’avis s’il lisait tel livre ou tel article de vous dans lesquels, en fait, vous exprimez exactement ce qu’il eût voulu trouver dans le blog que «Times of Israel» met à votre disposition.

Bref, que cela soit clair pour tous et pour toutes : j’ai une estime et une admiration égales pour le christianisme et pour le judaïsme. Élevé dans la foi et la culture du premier, durant une moitié de mon existence, je passe l’autre dans l’attachement au second sans avoir répudié « l’amour de ma jeunesse ».

Cette situation de « bigamie » religieuse ne rend pas facile ma vie sociale, mais elle présente deux avantages précieux : celui de connaître de l’intérieur les grandeurs et les faiblesses de l’une et l’autre foi, et celui d’être en mesure de percevoir combien ce qui les unit à leur insu est infiniment plus grand que ce qui les divise.

« Fort bien », diront peut-être les internautes qui me lisent (surtout s’ils n’ont pas vraiment « digéré » ce qui, dans mes propos critiques, ne cadre pas avec l’image avantageuse qu’ils ont, de leur foi, qu’ils peinent à reconnaître dans le miroir que je leur tends), « il n’empêche que ce que vous écrivez ne correspond pas du tout à la réalité». Ici, il me faut ouvrir une brève parenthèse sémantico-philosophique. Tel Pilate qui s’exclamait : « Qu’est-ce que la vérité ? » (cf. évangile de Jean 18, 38), je ne peux me retenir de poser aux internautes que j’ai bien involontairement blessés la question rhétorique suivante : « Qu’est-ce que la réalité ? ». Et je la referme précipitamment pour ne pas être responsable de l’ouverture d’un débat-fleuve, du genre de ceux dont la télévision est prodigue, et au cours desquels les vociférations et les horions verbaux tiennent lieu d’arguments.

Bref, même si le phénomène est loin d’être nouveau, ce que les protagonistes doivent savoir avant de se lancer dans la mêlée, c’est que ce qui compte avant tout dans les débats, ce n’est ni le savoir ni l’intelligence des débatteurs, mais l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes au public et celle que le public aime ou déteste d’eux. Et en cette matière comme dans les joutes amoureuses, ce qui départagera les candidats à l’approbation du public, c’est l’attirance ou la répulsion qu’ils lui inspireront. C’est dire que plus arbitraire que cela, tu meurs !

Surtout, ne vous méprenez pas : je ne songe pas à faire passer mes contradicteurs pour des fans de téléréalité et encore moins pour des amateurs de mondanités œcuméniques et/ou interreligieuses – dans le genre : « J’ai la plus grande considération pour votre foi ! » – « Merci, j’éprouve le même sentiment à l’égard de la vôtre ! » ; échange immédiatement suivi, en mode subliminal, de l’expression silencieuse du véritable sentiment : « Mais la mienne est la seule vraie ! ». Néanmoins, force est de reconnaître, me semble-t-il, qu’il y a, comme j’ai pu l’observer maintes fois, un zeste de caricatural dans les échanges de points de vue les plus policés, qu’ils soient verbaux ou écrits.

Donc, « Mea culpa ! ». J’ai certainement péché dans mes articles, «par pensée, par parole, par action et par omission», comme le dit la formule du Confiteor. Mais n’ai-je pas droit à la présomption d’innocence ? Car, je le proclame (théâtralement s’il le faut) : je n’ai voulu blesser personne. J’ai fait de mon mieux avec ce que j’ai.

À l’instar de la plus belle fille du monde qui, comme dit l’adage, ne peut donner que ce qu’elle a. J’ai formulé mes arguments à charge avec le sentiment de servir la vérité (Oui, je sais, Pilate… Tu l’as déjà dit il y deux mille ans ! Voir plus haut). Ou, en plus populaire : « J’ai fait de mon mieux, sans vouloir vous offenser, mon bon Monsieur ! ».

Ceci dit, en me relisant sur le mode schizophrène, je reconnais que j’ai pu donner l’impression d’avoir des comptes à régler avec les Chrétiens, en général, et avec l’Église, en particulier.

Et il est vrai (Confiteor à nouveau) que j’en veux beaucoup à la Chrétienté d’avoir si mal traité le peuple que j’aime plus que celui dont je suis issu, comme Ruth la Moabite disant à sa belle-mère juive : « Où tu iras, j’irai, où tu demeureras, je demeurerai ; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ! » (Livre de Ruth 1, 16).

« C’est injuste », dites-vous ? – Peut-être. Arbitraire, certainement. Mais je l’ai dit plus haut : ce qui compte, c’est « l’approbation du public »,
« l’amour ou la répulsion » qu’on lui inspire.

À cette aune, je reconnais que mon sort est entre vos mains, chers internautes du «Times of Israel». Mais ce qui me rassure, c’est que, quel que soit votre verdict, nul d’entre vous ne pourra m’accuser d’avoir utilisé des moyens frelatés ou déloyaux pour qu’il me soit favorable.

Menahem Macina