Dans le Léviathan (1651), Thomas Hobbes distingue trois causes principales de conflits : « la compétition, la défiance et la gloire. La première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité et la troisième pour la réputation. »

Si cette théorie cerne les trois causes principales de guerre, il faut se demander comment échapper à ces déterminations pour atteindre la paix.

La condition minimale pour parvenir à un accord de paix est de parvenir à un « accord sur le désaccord », c’est-à-dire à se mettre d’accord sur la raison pour laquelle on se bat, avant de pouvoir chercher un compromis. Un conflit pour « le profit, la sécurité ou la réputation », comme dit Hobbes, se terminera, après l’affrontement, par un accord sur les points qui faisaient l’objet du conflit.

Après l’arrêt des hostilités, il est possible de discuter puisqu’il existe un accord sur le désaccord. Hitler a attaqué le reste du monde en prétendant répondre à diverses menaces fantasmées. Après sa défaite, l’Allemagne fût mise hors d’état de nuire à la sécurité du monde, ce qui entraîna une paix durable.

Le conflit israélo-palestinien se caractérise par un hiatus : il n’y a pas d’accord sur le désaccord. Le mobile du conflit est différent pour les Israéliens et pour les Palestiniens.

Israël se bat, depuis 1948, pour défendre sa sécurité contre des attaques arabes successives. Les Palestiniens se battent pour leur identité, leur honneur ou leur « réputation » (au sens de Hobbes).

C’est pourquoi la charte du Hamas, de même que celle du Fatah (qui n’a jamais été modifiée), exigent la disparition de l’Etat d’Israël, dont l’existence constitue une atteinte à leur « dignité ».

C’est aussi pourquoi le mouvement palestinien a pris une orientation de plus en plus islamiste. L’islam tolère les Juifs à condition qu’ils se soumettent au statut de dhimmis, mais pas en tant que détenteurs d’un Etat autonome.

Sans accord préalable sur le désaccord, aucune négociation n’est possible. D’où l’échec de toute tentative antérieure, même lorsqu’elle semblaient sur le point d’aboutir « quantitativement ». La deuxième Intifada a débuté au moment précis où un accord semblait possible entre les positions israélienne et palestinienne, lors des sommets de Camp David II puis de Taba.

L’honneur – la « réputation » – des Palestiniens n’avait pas été pris en compte. Les Palestiniens se sentent investis de la dignité du monde musulman en affrontant directement « l’ennemi théologique ».

La paix, qui apparaît comme le terme rationnel d’un conflit, serait vécue par les Palestiniens comme une atteinte à l’honneur de l’islam. Ce qui explique pourquoi ils choisissent la souffrance, en plébiscitant et en approuvant le Hamas, même lorsque celui-ci les mène au désastre. Même après la catastrophe de l’opération Bordure protectrice, le Fatah a refusé de prendre ses distances avec le mouvement terroriste.

Il semble donc que l’issue du conflit ne soit pas la paix, mais une interminable « guerre froide », émaillée d’affrontements. Après tout même la guerre froide avec la Russie n’est pas terminée.

Un espoir de paix pourrait cependant se dessiner.

Dans la mesure où le Hamas belliqueux est aujourd’hui lâché par la Ligue arabe, l’Egypte et la plupart des Etats musulmans, en dehors de l’Iran, de la Turquie et du Qatar (dont le rôle est ambigu), il est possible que les Palestiniens cessent de se sentir investis de l’honneur de l’islam entier, et puissent enfin s’intéresser à leur sécurité plus qu’à leur « réputation ». Alors la paix sera possible.

NB : Pour ceux qui douteraient de cette lecture :

1) « Une préparation sans discontinuité s’est mise en place, de même qu’une volonté de sacrifier sa vie [= sécurité] et les biens les plus précieux [= profit] pour la gloire d’Allah [=réputation]. »  (Charte du Hamas)

2) « Le problème est que beaucoup de Palestiniens méprisent aujourd’hui Abbas, alors qu’ils admirent le Hamas, symbole de l’honneur arabe. Dans la culture arabe, l’honneur joue un rôle plus important qu’en Europe. » (Uri Avnery, 2/8/14)

3) Ismail Radwan (Hamas), Al Jazeera 1/8/2014
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