Où es-tu ? Un dialogue judéo-chrétien à l’ère de l’intelligence artificielle
Une récente et brève remarque du penseur catholique argentin Alberto Benegas Lynch (h) m’a ramené à une question que je considère comme fondamentale pour l’époque que nous vivons, et qui est intimement liée aux premiers chapitres de la Torah :
Que signifie être humain ?
À propos d’un de mes textes, Benegas Lynch a rappelé sa remise en question de l’expression même d’ « intelligence artificielle ». Il préfère parler d’ « algorithmes informatiques » car, selon lui, « l’intelligence renvoie au libre arbitre et non à la programmation ou à la reprogrammation ».
Pendant des siècles, le judaïsme et le christianisme ont partagé — bien que de manières différentes — un vocabulaire dans lequel des notions telles que l’âme et le libre arbitre occupaient une place centrale. Une grande partie de ce vocabulaire s’est développée à travers la rencontre de la tradition biblique avec la philosophie grecque, puis avec la pensée médiévale.
Je ne suggère pas que ces concepts soient faux ni que nous devions les abandonner. Mais, pour une part importante du monde contemporain, ils ont perdu une partie de leur ancienne capacité explicative. Dire que l’être humain se distingue de la machine parce qu’il possède une « âme » ou un « libre arbitre » nous oblige immédiatement à expliquer ce que ces mots signifient aujourd’hui.
Le récit de la Création affirme :
« Dieu créa l’être humain à son image ; à l’image de Dieu (Tzelem Elohim), il le créa. » (Bereshit [Genèse] 1,27)
Le texte, cependant, ne nous dit pas exactement en quoi consiste cette image. L’intelligence ? La raison ? La conscience ? La liberté ? La capacité morale ?
La question acquiert une urgence inattendue lorsque les machines commencent à accomplir des activités que, pendant des siècles, nous avons considérées comme spécifiquement humaines : penser, raisonner, utiliser le langage, apprendre, se souvenir, interpréter et créer.
Face à ce défi, nous réagissons généralement en déplaçant la frontière. Nous disons : « La machine calcule, mais elle ne pense pas. » Lorsqu’elle semble penser, nous disons : « Mais elle ne comprend pas. » Lorsqu’elle semble, fonctionnellement, comprendre : « Mais elle ne ressent rien. » Puis : « Elle n’a pas de conscience. » Et finalement : « Elle n’a pas d’âme. »
Chacune de ces distinctions est peut-être valable. Ce qui est troublant, c’est que chacune tend à apparaître après que la précédente a cessé de nous distinguer.
Peut-être devrions-nous emprunter une autre voie : cesser de définir l’être humain exclusivement par les capacités qu’il possède.
Bereshit nous offre une autre possibilité. Après avoir mangé du fruit de l’arbre, Adam se cache et Dieu l’appelle :
« Ayeka ? » — « Où es-tu ? » (Bereshit 3,9)
Dieu ne demande pas une information géographique. Il interpelle l’être humain.
Où es-tu face à ce que tu as fait ? Où es-tu face à l’autre ? Où es-tu devant Dieu ? Où es-tu face à toi-même ?
L’être humain apparaît ici non seulement comme celui qui pense ou qui choisit, mais comme celui qui peut être appelé à répondre.
Et à peine un chapitre plus loin surgit une seconde question. Caïn a tué Abel :
« Où est Abel, ton frère ? »
Caïn répond :
« Suis-je le gardien de mon frère ? »
Ces deux questions relèvent, me semble-t-il, d’une même conception de l’être humain :
Où es-tu ? Où est ton frère ?
La première m’appelle à répondre de ma propre existence. La seconde introduit ma responsabilité envers l’autre.
Bien plus tard, lorsque Dieu appelle Abraham, apparaît l’une des grandes réponses bibliques :
« Hineni » — « Me voici. »
Il ne s’agit pas simplement d’une indication de présence physique. C’est une disponibilité : me voici, prêt à répondre.
Entre Ayeka et Hineni se dessine ainsi une autre manière de penser l’être humain : non seulement comme le détenteur de certaines facultés, mais comme un être appelé à répondre.
Un nouveau-né ne peut pas répondre moralement. Une personne ayant profondément perdu ses capacités cognitives ne le peut pas davantage. Et pourtant, leur dignité humaine demeure intacte.
Plus encore : c’est précisément leur vulnérabilité qui nous appelle, nous, à répondre.
Peut-être, alors, qu’être humain ne consiste pas simplement dans la capacité de répondre, mais dans le fait d’appartenir à une relation dans laquelle nous sommes appelés — et dans laquelle notre existence même appelle une réponse de l’autre.
Benegas Lynch propose de préserver la singularité humaine à travers le concept de libre arbitre. À partir de la tradition juive que j’essaie d’articuler ici, je me demande si nous ne pourrions pas compléter cette catégorie par une autre : la responsabilité.
Je ne prétends pas résoudre cette différence. Bien au contraire.
Ce qui m’intéresse, c’est la possibilité que cette différence devienne le point de départ d’une conversation judéo-chrétienne sur l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle.
Peut-être le christianisme a-t-il des raisons profondes de continuer à parler de l’âme et du libre arbitre. Peut-être le judaïsme peut-il apporter l’ancienne structure biblique de l’appel, de la réponse, de l’alliance et de la responsabilité. Et peut-être les deux traditions doivent-elles se demander comment traduire aujourd’hui ces intuitions dans un monde qui ne partage plus nécessairement leurs catégories métaphysiques.
L’intelligence artificielle rend cette conversation urgente. Non pas parce qu’une machine nous obligerait nécessairement à abandonner ce que les traditions religieuses ont enseigné sur l’être humain, mais parce qu’elle nous oblige à nous demander à nouveau ce que nous voulions dire par ces enseignements.
C’est pourquoi je considère que la question soulevée par Benegas Lynch est bien plus importante que celle de savoir s’il faut parler d’« intelligence artificielle » ou d’« algorithmes informatiques ». Les deux expressions tentent de nous dire ce que nous avons créé.
La question judéo-chrétienne est antérieure et plus profonde :
Que sommes-nous ?
Peut-être devons-nous commencer là où commence la Bible : non pas par une définition, mais par un appel.
Ayeka — Où es-tu ?
Et par la possibilité humaine de répondre :
Hineni — Me voici.

