Que le titre de cet éditorial ne vous trompe pas. Je ne compte pas vous parler des problèmes de la sécurité de nos lieux de culte et d’étude. Je ne suis pas qualifié pour cela. Il s’agit d’autre chose. Au moment, toujours critique, où je réfléchissais au contenu de ces lignes, tout en écoutant l’intégrale des symphonies de Haydn (104) dirigées par l’inoubliable Antal Dorati, mon regard est tombé sur cette inscription volontairement agressive, sinon dissuasive, sur ma boîte de cigarillos : « Fumer tue ».

Rappel bienveillant de l’État qui, par ailleurs, perçoit 80% de taxes sur la vente des cigarettes, tabac à rouler, cigares en France. Pour accompagner cette mesure de salubrité publique, le dos des paquets ou boîtes est illustré de photos sur les conséquences du tabac sur les organismes humains. Il est vrai que certaines photos ne sont pas très ragoutantes !

Il y a quelques temps, assis à la terrasse d’un café, j’ai vu que ma voisine avait recouvert son paquet de cigarettes d’un étui où était écrit, dans les mêmes caractères et avec le même encadré noir : « Je sais » ! Cela peut paraître amusant – et ça l’est – mais aussi nous inciter à nous demander qui nous protège ainsi, et de quoi ? Et au-delà, quelle est la pédagogie de ces mises en garde omniprésentes ? Quelle est notre part de responsabilité individuelle ?

Tout d’abord il est bon de rappeler que la mise en garde « fumer tue » n’est pas la seule du genre. Les publicités pour les produits alimentaires sont accompagnées, en très petits caractères il est vrai, des dangers de manger trop gras ou trop salé, de ne pas faire d’exercice physique.

Celles pour les jeux (genre Loto, PMU) s’accompagnent, en caractères microscopiques, de la mise en garde contre les addictions. On va même jusqu’à fournir un numéro d’appel. Et que dire des publicités doublées d’un presqu’invisible « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé » ?

Quant aux médicaments en vente libre, on se barde de précautions : « Attention, ceci est un médicament, ne pas en donner, etc. En cas de problème, consulter un médecin » ? Enfin, mais la liste est loin d’être exhaustive, « on » se met en tête de nous déshabituer des boissons (trop) sucrées… en les taxant. « On » pointe du doigt les fast-foods, les jeux sur internet tout en en acceptant avec gratitude leurs publicités sur les chaînes de télévision nationales.

Une première question pourrait être de nous demander si l’État entend se substituer au corps médical, à la famille, à l’école, à notre sens des responsabilités. Les exemples précités ne signifient-ils pas : vous êtes incapables de décider par vous-mêmes de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas pour vous ? Pas davantage vos médecins ni votre entourage familial ou vos maîtres d’école et de lycée.

Dans ces conditions, il est normal que ce soit l’État qui veille sur vous, même contre votre gré. En infantilisant la population, contribue-t-on à l’éduquer ou à la faire régresser ? On peut comprendre des campagnes anti-tabac ou anti-alcool, mais à condition qu’elles soient le fait d’institutions indépendantes de l’État et n’étant donc pas partie à l’objet de ces campagnes. A partir du moment où d’un côté l’État perçoit des dividendes (très conséquents) de la part des fournisseurs dangereux, et de l’autre il met en garde contre eux, une certaine hypocrisie s’installe, surtout si, pour dissuader, il augmente le prix des produits incriminés, et donc sa part de taxes !

Une autre question serait de nous interroger sur une société totalement encadrée et où le sens des responsabilités n’est plus dévolu à l’individu. En lieu et place d’une réflexion et d’une pédagogie, on met en place un dessaisissement généralisé de l’initiative. Comment s’étonner alors qu’il en soit de même dans d’autres domaines ? Puisque ce n’est plus la vocation de la famille, de l’éducation nationale que d’indiquer aux jeunes la voie à suivre, on peut imaginer un prolongement de ce déplacement des responsabilités dans d’autres domaines. Bien entendu, je pense à celui de l’éducation des jeunes par leurs parents et à l’école. On assiste aujourd’hui à une déresponsabilisation des parents et à un fatalisme de la part des enseignants. Je ne crois pas que les campagnes auxquelles je me suis référé plus haut contribuent à corriger ce genre de démission, au contraire.

Un exemple de l’hypocrisie généralisée où l’on veut nous faire croire qu’on nous protège de nous-mêmes est celui de l’automobile. Certes, l’État a à cœur – c’est louable – d’inciter les constructeurs à limiter la pollution des véhicules. Il limite la vitesse de façon toujours plus drastique pour lutter contre la mortalité au volant. Il est question de bientôt la limiter à 30kms/heure dans le cœur des grandes villes où, de toute façon, il est démontré qu’on y roule à la vitesse moyenne de 18kms/heure (Paris). Mais alors, pourquoi laisser les constructeurs produire des véhicules toujours plus performants et puissants ? Pourquoi ne pas accompagner les livrets fournis avec le véhicule de photos hyperréalistes montrant des accidents de voiture, des patients de l’hôpital de Garches, des enterrements de victimes de la route ?

En fait, il faut le reconnaître et le dire : c’est moins le souci des individus qui anime les pouvoirs publics que celui de se protéger de toute responsabilité en cas d’accident. Nous sommes aujourd’hui hantés par le sacro-saint « principe de précaution » : tout faire pour ne pas risquer d’être attaqué en cas d’une éventuelle défaillance. Il n’est que de voir les amendes phénoménales qui sont réclamées à de grandes marques de cigarettes aux Etats-Unis pour s’en convaincre (des milliards de dollars). Ou même la responsabilité des élus locaux engagée au moindre sinistre naturel, et où il leur est reproché de ne pas avoir pris toutes les mesures pour en éviter les conséquences, au point que beaucoup se désengagent de la politique locale par crainte des responsabilités dont on les charge a posteriori.

Nous sommes dans une société où c’est le risque zéro qui est la règle. L’obligation de résultats l’emporte sur celle de moyens. C’est vrai dans tous les domaines, et ce n’est pas de nature à encourager les prises de responsabilité. C’est un peu l’histoire du soir de Pessah où le chat a mangé le cabri, puis le chien a mordu le chat, puis le bâton a frappé le chien, etc. Si l’on y réfléchit, cette chanson du cabri illustre l’idée d’une justice immanente au sommet de laquelle se trouve l’Ange de la mort, et encore au-dessus de lui, le Saint-béni-soit-Il, Dieu. Mais chaque acteur de la société est frappé pour sa faute. La mort est souvent la conséquence de celle-ci (« fumer tue »), mais au-dessus se trouve Dieu, c’est-à-dire notre conscience individuelle.

Je ne suis pas partisan d’un désengagement de l’État face à certains fléaux. Je suis en faveur d’une action pédagogique non infantile, ridicule, inutile et hypocrite. Qu’on rende aux acteurs naturels de la société leurs prérogatives traditionnelles ; qu’on les aide dans cette tâche par tous les moyens possibles plutôt que de se substituer à eux. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire et que les éducateurs sont désespérés. Aussi faut-il leur rappeler l’adage des Pirké-Avoth (2:16) : « Ce n’est pas à toi de finir le travail, mais tu n’es pas libre de t’en désister ».

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Daniel Farhi.